Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 23 mars 2018

23 mars 2018 : désobéissance civile


Ce mépris du droit et de l’hospitalité, l’État l’a pour ainsi dire érigé en doctrine.
(Raphaël Krafft, Passeur, Buchet-Chastel,2017)



Vous avez sans doute remarqué que je parle souvent des migrants ici. Chacun ses marottes. Mon frère aîné achetait et lisait énormément de livres sur les femmes violées, battues, voilées, humiliées et sur les combats du féminisme. Moi, depuis quelque temps, je fais la même chose en librairie sur le thème des migrations contemporaines et j’écume la Bibliothèque municipale de Bordeaux sur le sujet. Le sujet ou les sujets ? Si on dit le sujet ou la question ou le problème, on reste dans l’abstraction. Mais quand on dit les "sujets", on entre dans le concret, car les migrants ne sont pas une abstraction, mais des êtres humains, des femmes, des enfants, des hommes, des vieillards aussi, tous meurtris, épuisés, parqués, rendus invisibles malgré le défi qu’ils ont réussi : arriver jusqu’ici à partir des lointaines montagnes d’Afghanistan ou d’Érythrée, fuyant les luttes fratricides de Syrie, d’Irak ou du Soudan, victimes de l'oppression politique, de la misère ou de la famine d’ailleurs. "Ce n’est pas un défi, comme nous autres voyageurs européens nous fixons parfois par-delà les mers, les montagnes et les déserts. c’est une nécessité vitale. Un effort subi. Pas une partie de plaisir", nous rappelle Raphaël Krafft, dans le beau récit Passeur.


À l’automne 2015, Raphaël Krafft, journaliste, est à la frontière franco-italienne des Alpes-Maritimes, entre Menton et Vintimille, où il effectue un reportage sur les migrants bloqués du côté italien, qui attendent et essaient de passer en France pour y demander l’asile ou de continuer vers un autre pays. Il avait été sensibilisé au drame de la situation parce qu’il habite à deux pas des migrants qui squattaient le Boulevard de la Chapelle avant d’en être chassés. C’est que les Centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) sont rares, et que "les deux tiers des ayants droit n’y ont pas accès, au lieu de quoi ils occupent les trottoirs de Paris, quand ils ne campent pas dans la lande flamande. Il y germe l’aigreur. Et bientôt la haine".
Ici, il découvre l’horreur des frontières. Il rencontre des militants qui ouvrent leurs maisons, une avocate spécialiste des Droits de l’homme qui tente d’aider certains d’entre eux, aussi bien que les policiers ou les douaniers qui n’en peuvent mais, et d’innombrables migrants en situation difficile ; un Soudanais dit : "Pour fuir la guerre, nous avons bravé le désert, vécu l’enfer en Libye et en Méditerranée, nous sommes des gens pacifiques, nous voulons seulement la paix et être traités humainement". Alors Raphaël Krafft décide, par un acte de désobéissance civile ("Désormais, nous étions liés par la transgression. Ce n’était pas un camp que je rejoignais, je me confirmais plutôt avec ce qui devrait être, selon moi, la norme en vigueur en France, mon pays. Mon pays, dont on me répète depuis mon enfance qu’il demeure le phare de l’humanité"), d’aider deux Soudanais, « Satellite » et Adeel, coincés du côté italien, à franchir la frontière, et qui hésitent à leur faire confiance ; en effet, ils ne leur demandent rien et la "gratuité de notre service nous rend suspects à leurs yeux". Ce sera à pied, Raphaël Krafft, son ami le guide Thomas et les deux réfugiés entreprennent l’ascension du col de Fenestre, qui culmine à 2 474 mètres, pour atteindre la France.
Jusqu’à ces jours-là, l'auteur nous dit : "je suis toujours parvenu à refréner mes colères face aux injustices dont j’ai été le témoin. Ce soir, il n’est pas question de colère. Il s’agit plutôt d’un déshonneur, d’une honte. Honte de mon pays qui agit contrairement aux valeurs que ses écoles m’ont inculqué. Il me semble que désobéir est, dans le cas de figure, la plus juste des façons d’agir". Car face à la réalité, il ne peut plus rester les bras croisés. "La France est sous état d’urgence, des citoyens sont assignés à résidence pour motifs politiques, d’autres le sont sans preuves, la solidarité est criminalisée, l’Europe renie ses valeurs..." On lui a rapporté qu'autrefois "Luigi Campolonghi, journaliste et fondateur de L’Emigrato socialista, pionnier du syndicalisme italien en France, arrêté plus d’un siècle plus tôt, puis expulsé par ce même poste-frontière", avait écrit quelques mois après son retour en Italie : "À Menton j’ai vu la route par laquelle j’étais entré en France avec une sensation d’amertume. Il m’apparut – oh la féroce ironie de la douleur ! que la République, la patrie idéale de la liberté, s’humiliait..."
Oui, notre belle République continue à s’humilier, à nous humilier. Notre belle civilisation ne semble plus avoir comme idéal que la création de parcs d’attractions que Marielle Macé, dans son superbe essai Sidérer, considérer : Migrants en France, 2017, dénonce avec vigueur : "D'ailleurs ce qu'il y a de franchement sidérant à Calais aujourd'hui c'est encore autre chose, c'est le projet public d'un parc d'attractions destiné à s'appeler Heroic Land [ça fait toujours mieux, un nom hollywoodien], qui mettrait en scène des héros de jeux vidéo, pensé comme une "compensation" publique à la crise migratoire et dont le financement devrait avoisiner les 270 millions d'euros. Un projet invraisemblable, en décrochage complet avec le réel présent et commun, un projet inconsidéré (...)."
Oui, il y a de quoi être sidéré.

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