Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 27 mai 2009

26 mai 2009 : 30 ans à peine



« Reste près de moi », dit le mauvais amour. « Va, dit le bon amour, va, va, va : c’est par fidélité à la source que le ruisseau s’en éloigne et passe en rivière, en fleuve, en océan, en sel, en bleu, en chant. »
(Christian Bobin, Autoportrait au radiateur)
J’achevais avant-hier sur ce sacré privilège d’être aimé. Jeanne, qui nous envoie aujourd’hui une belle carte pour nos trente ans de mariage, écrit : « vous êtes un support l’un pour l’autre. C’est un grand privilège. »
Oui, trente ans, ça peut paraître long, mais c’est si court, en fait. Même pas la moitié de ma vie. Et il y a tant de façons d’aimer et d’être aimé. Physique, passionnel, spirituel ou mystique (je comprends qu’on se donne au Christ, par exemple), tendre, violent, obsessionnel, passager, envoûtant, rationnel, changeant, stable, déroutant, partagé, anxiogène, suicidaire, l’amour peut être tout cela et encore bien autre chose sans doute.
Claire et moi (moi surtout) étions déjà relativement âgés quand nous nous sommes connus. Je crois savoir – mais je sais très peu de choses sur son passé – qu’elle aussi semblait s’acheminer tout doucement vers le célibat. La plupart de ses amies étaient casées. Quant à moi, personne ne s’attendait à ce que je me marie un jour, sauf ma grand-mère qui, avant de mourir, avait donné à ma mère son alliance, pour le jour où… Alliance que je porte au doigt.
Nous nous sommes aimés de façon attentionnée et raisonnable. Ce n’était pas l’amour fou, mais un amour respectueux et persistant au travers des aléas de la vie commune. Oui, Jeanne a raison, un support l’un pour l’autre. En somme, un amour conjugal, même si aujourd’hui, c’est quelque peu décrié. Claire aurait sans doute souhaité un peu plus de folie, de fantaisie de ma part. C’est vrai, je suis trop sérieux, ennuyeux parfois. J’étais plus dans l’empathie et dans l’altruisme, et elle dans le désir. En amour, on n’est pas toujours sur la même longueur d’onde.
Nous ne nous sommes que très rarement disputés. Jamais, même, peut-on dire… Comme si le fleuve de la vie nous entraînait presque du même pas. Pas toujours sur la même voie, parfois sur des chemins parallèles, mais en fin de compte ceux-ci finissaient par se rejoindre. Nous nous étions accordé assez de liberté pour garder des activités personnelles indépendantes de l’autre. Chacun acceptait les amitiés de l’autre. Après la naissance des enfants, et jusqu’à ce qu’ils soient en âge de rester tout seuls ou de nous accompagner, nous avions pris l’habitude d’aller au spectacle de façon séparée. D’ailleurs, nous n’avions pas forcément les mêmes goûts. Nous n’avons pas mésusé de cette liberté. Mais chacun laissait l’autre libre.
Dur d’en parler au passé. En ce trentième anniversaire, Claire aujourd’hui était peu éveillée, je ne crois pas qu’elle se soit rendue très bien compte de cet anniversaire, malgré les fleurs que je lui ai achetées, les cartes que nous avons reçues et que je lui ai lues, les messages par internet ou téléphone que je lui ai communiqués. Elle était dans un jour médiocre, et ne peut plus apprécier correctement un tel événement.
Dommage. Il y a cinq ans, nous avions fêté nos vingt-cinq ans au restaurant. Il y a un an à peine, je m’en faisais une fête par avance. Claire m’accompagnait encore à vélo, comme lors de la sortie de Vocivélo à Chauvigny, théâtre d’une mémorable crevaison de son vélo à assistance électrique. Je dois être naïf, mais je n’imaginais pas que peu à peu, son corps allait craquer, qu’elle allait perdre sa mobilité, son sourire, puis sa capacité de mastication, de déglutition, d’élocution, enfin même la parole qui s’enfuit… Elle a pourtant gardé toute sa lucidité. Les infirmiers parviennent à l’amuser. Nous essayons aussi.
Tadeusz Różewicz écrivait (Inquiétude, Buchet-Chastel, 2005) : Parmi de multiples occupations / d’une extrême urgence / j’ai oublié / qu’il faut mourir / aussi. Voilà, il faut que je m’y fasse. On a tous oublié ça. Même si chaque matin, je me réveille, étonné d’être encore en vie. J’ai moi aussi largement perdu mon sourire. L’infirmière dimanche soir, au retour de la Brenne, m’a dit : Mais vous avez retrouvé votre sourire ! Peut-être, mais ça n’a pas duré longtemps.
Alors, en ce jour de fête, je voudrais que le sourire du monde entier recouvre la forêt impénétrable des douleurs, et rappeler à tous que trente ans de vie commune, c’est déjà bien. Et que les quelques mois récents n’effacent pas tout ce qui a précédé !

1 commentaire:

Anonyme a dit…

"J'ai vécu dans des yeux.

Qui pensaient à sourire."


(Guillevic)