Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 1 mai 2009

1er mai 2009 : accueillir le merveilleux

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Nous sommes deux, le contraire de un et de sa solitude suffisante.
(Erri De Luca, Le pilier de Rozes, in Le contraire de un)


1er mai : anniversaire de Mathieu, fête des travailleurs. Jour merveilleux donc. Il faut savoir accueillir le merveilleux. Car si on m’avait dit à trente ans qu’un jour je serai papa, moi qui étais parti pour un célibat éternel… Et les deux naissances (celle de Lucile pareillement) ont été des moments d’une intensité extraordinaire, précédés par les meilleurs mois de ma vie (Claire était vraiment épanouie), de sentir ces deux êtres grandir peu à peu, eux qui étaient désirés. Moi qui ai fait partie de cette nombreuse cohorte d’enfants qui débarquaient sans crier gare, sans être repoussé, loin de là, mais enfin sans être vraiment voulu non plus (j’arrivais 364 jours après mon frère !), ce qui m’a donné ce caractère un peu étrange de l’individu qui se demande en permanence : « qu’est-ce que tu fais ici, sur cette terre ? », j’ai trouvé merveilleux le désir d’enfant qui m’a saisi, en ayant rencontré Claire.
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Je voudrais donc fêter dignement ce jour en parlant d’un livre qui, dans le même temps, est un petit clin d’œil à Lucile, exilée là-haut vers le septentrion.
Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. J’étais jeune bibliothécaire quand je l’ai lu pour la première fois. Je crois me souvenir qu’il y en avait des extraits dans un livre de lectures de l’école primaire. Mais des extraits n’ont pas de sens avec un livre pareil. Un éblouissement, un enchantement. Comment parler d’un livre merveilleux en étant à sa hauteur ?
Nils Holgersson est un enfant, ou plus exactement un pré-adolescent de quatorze ans, "grand, dégingandé, avec des cheveux blonds comme de la filasse", qui se montre désagréable, tant envers les humains (il est paresseux) qu’envers les animaux de la ferme gérée par ses parents, en Scanie (sud de la Suède). Ses parents le jugent très sévèrement : "le garçon n'avait rien voulu apprendre à l'école et était un tel bon à rien que c'était tout juste si on pouvait le laisser garder les oies". Un beau jour, Nils capture un tomte (sorte de lutin, de troll, familier de la mythologie nordique) et le malmène. Mal lui en prend, il est ensorcelé et rétréci en tomte lui-même, et devient donc minuscule, mais par contre il acquiert la faculté de parler avec les animaux. Le même jour, un vol d'oies sauvages menées par Akka de Kebnekaïse, de retour des pays chauds, passe au-dessus de la ferme et se moque des oies domestiques. Le jars blanc, Martin, décide de se joindre à elles pour leur montrer qu’elles sont fortes et parfaitement capables de voyager elles aussi, bien que domestiquées. Nils veut l’empêcher de s’enfuir, et s'accroche à son cou, mais le jars s’envole. Désormais commence un merveilleux voyage au-dessus de la Suède, on survole toutes les régions, avec de nombreux arrêts (car les oies ne dorment pas en vol), de la Scanie jusqu’en Laponie, où les oies sauvages ont l’habitude de passer l’été.
Le merveilleux voyage de Nils Holgersson est donc un récit géographique par bien des aspects, historique aussi (on nous parle de la grande famine qui contraignit bien des Suédois à l’émigration, on nous raconte la naissance de Stockholm), sociologique (on découvre les coutumes des différentes populations, les problèmes posés par la tuberculose) et surtout initiatique, un roman de formation, dans lequel les mythes et les légendes sont revivifiés (mention spéciale à Nils devenu charmeur de rats, à la danse des grues du Kullaberg et à la Saga du Smâland). Nils, parti enfant, doit se réformer, d’abord pour être accepté par les oies, pour les aider aussi à déjouer les embûches de Smirre le renard, et pour apporter son aide à différents animaux ou personnes que le groupe d’oies rencontre tout au long de sa pérégrination. Il doit affronter le froid, le brouillard, la tempête, la faim, la peur d’être perdu et abandonné, la mort. Et il découvre le courage et la générosité. Notamment, il intervient à plusieurs reprises auprès de la gardienne d’oie Asa et de son frère le petit Mats, qui sont à la recherche de leur père. Nils ne pourra redevenir humain que s’il revient en ramenant Martin pour que ce dernier soit tué par la fermière, c’est la condition du tomte. Il sera aidé à son tour, et comprend l’importance de la solidarité, du respect de la nature et des créatures vivantes. De buté et égoïste ("Il n’était pas bon à grand-chose"), il grandit et prend conscience des valeurs qui fondent l’humanité : on doit perdre son insolence et devenir petit pour pouvoir être en fin de compte un homme vrai. Parti le 20 mars, il revient en novembre, quand les oies migrent de nouveau vers les pays chauds.
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Composé en 1906, ce roman était destiné à apprendre la géographie aux petits Suédois. Mais quelle différence avec Le tour de France par deux enfants, son didactisme et sa pauvreté littéraire ! Ici, les notations sur les paysages de chaque région, les lacs, les montagnes, les îles, la nature, la neige, la faune, la flore, les Same (Lapons), sont d’une poésie superbe. Oui, un hymne à la nature, et un plaidoyer pour sa préservation, tout autant qu’une réflexion sur la place de l’homme. Et, en même temps, le récit est ludique, enjoué, tonique, plein de suspense. Un vrai roman d’aventures. L’auteur se permet même d’intervenir : arrivé sur le domaine de Mârbacka, Nils rencontre une vieille dame "qui ne cessait de penser à un livre qu’elle voulait écrire sur la Suède", et à qui il raconte son histoire. "Quelle chance étonnante de rencontrer quelqu’un qui a parcouru toute la Suède sur le dos d’une oie ! se disait-elle. Je n’ai qu’à écrire son histoire pour faire ce livre qui m’a tant préoccupée." Cette mise en abyme (comme disent les gens savants) est un clin d’œil de l’auteur particulièrement réussi.
Selma Lagerlöf (1858-1940), est une formidable romancière et nouvelliste suédoise. Bien avant les sud-Américains, elle a pratiqué un subtil mélange de réalisme magique. Évidemment, aujourd’hui, on peut reprocher à l’auteur ses considérations morales sur les valeurs des traditions populaires et du travail. Je pense au contraire que cela fait le charme de ce livre merveilleux qu’on peut lire à tout âge. D’autant plus que c’est le 1er mai, les travailleurs ont bien mérité qu’un jour soit chômé, et qu’on vante leurs qualités et leurs luttes pour un avenir meilleur. Chacun puisera dans ce livre selon son esprit. Et finalement, on est en présence d’un des prototypes de livres capables de réunir les générations entre elles, dans la lignée de l’Odyssée et de Robinson Crusoé.

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