Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 25 mai 2009

22 mai 2009 : en route vers la Brenne

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Le silence. La manière la plus absolue de nous dépouiller de tout sentiment de propriété.
(Pedro de Jesús, Le portrait, in Des nouvelles de Cuba)

Amalia étant là, plus Mathieu, je peux m’octroyer, non sans sentiment de culpabilité, trois jours de "liberté".
Donc, ce vendredi 22 mai, je me suis élancé dès dix heures du matin pour rallier Le Blanc, point de départ d’une randonnée organisée par vocivélo en Brenne samedi et dimanche. Depuis ma cyclo-lecture de l’an passé, je n’avais plus fait de longue distance, en fait pas plus de 40 km, et souvent en deux fois dans la journée. En effet, toute distance plus longue supposait mon remplacement auprès de Claire sur une durée importante. En général, je ne m’absente pas plus d’une heure, et même depuis l’arrivée de Mathieu, je n’avais pas pris mon vélo pour m’éloigner beaucoup de Poitiers.
Là, je partais dans le connu jusqu’à Bonnes, ensuite j’avais tracé un itinéraire sur de petites routes, dont je n’ai pas eu à me plaindre, puisqu’à moment donné, j’ai roulé une quinzaine de kilomètres sans croiser de voiture ! J’ai fait un petit arrêt pour visiter l’église de Liniers, signalée du XIème siècle sur un panneau à l’orée du village. En fait, il semble que seul un portail et un mur datent de cette époque, et qu’elle a fait l’objet de nombreux remaniements. Les derniers étant des vitraux contemporains créées par le verrier Michel Guével à partir de 1999, dans le cadre de l’année du Patrimoine.
Après Bonnes, j’ai pu observer un champ ou plutôt un pré entièrement couvert de coquelicots, puis dans un autre pré un bouc qui faisait bon ménage avec un poney. Plus loin, des chevaux et des poulains magnifiques. Une buse perchée sur un fil téléphonique que mon passage n’a pas dérangée. Pique-nique à Lauthiers, à côté de l’église, remarquable par sa charpente en carène de navire. Puis j’ai traversé Nalliers, avec son église au dôme d’ardoise du XVIIIème siècle. Pratique, les églises, pour de petits arrêts qui soulagent les fesses des cyclistes ! Et ce silence, je me sens nu, je n’ai parlé à personne et n’en ai pas éprouvé le besoin. Seul le soliloque du vent contraire a fait entendre sa petite musique, en même temps qu’il m’a contraint à des efforts musculaires.
L’arrivée au Blanc est superbe, avec le viaduc du chemin de fer, la vue sur le château Naillac, qui abrite l’Écomusée de la Brenne, et la vallée de la Creuse. C’est fête aujourd’hui, en fait le Salon du livre de nature, intitulé Chapitre nature, sous barnums, sur la place de la Révolution, à deux pas de mon hôtel. Il est 15 h 30, j’ai le temps d’y faire un tour. Je fais couler un bain, car je suis éreinté, après 65 km très vallonnés et venteux. Puis j’écris des lettres et cartes postales. Je lis de Romain Rolland, dont j’ai emporté deux livres, une pièce de théâtre, Les Léonides, qui fait partie du cycle du théâtre de la Révolution. Je fais un tour au salon, qui comprend des stands de libraires et d’associations de protection de la nature, des ateliers, notamment ce qui m’a semblé concerner la fabrication de livres, des expositions de photos et de dessins naturalistes, et des auteurs épars qui attendent le chaland et ont l’air de s’ennuyer un peu sous une chaleur accablante. Je remarque Pascal Dessaint, un auteur phare de Rivages-noir, dont j’avais chroniqué autrefois pour le revue Les crimes du trimestre le roman policier Les pis rennais. Il est surtout là pour ses petites "Chroniques vertes et vagabondes" (deux volumes parus, L’appel de l’huître, 2009 et Un drap sur le Kilimandjaro, 2005). Et à mon tour, je vagabonde dans Le Blanc, à la recherche d’un endroit paisible pour mon pique-nique du soir. Non loin du cinéma, je découvre l’endroit idéal, une petite place de verdure fraîche avec des bancs. J’y finis Les Léonides, dans lequel Romain Rolland fait se rencontrer en Suisse, sous le Directoire, un aristocrate émigré et un conventionnel proscrit, qui finiront, sinon par se réconcilier, du moins par essayer de se comprendre : toujours le souci de l’auteur de comprendre l’ennemi. Leurs enfants se marieront. La lecture en plein air, sur un banc, que j’ai beaucoup pratiquée à Bordeaux, quand j’étais étudiant, au Jardin public (allongé sur les pelouses aussi, mais aujourd’hui c’est plus délicat), reste un régal, même si aujourd’hui, je préfère lire au lit.
J’avais repéré que le cinéma donnait le dernier film de Tavernier, tourné aux USA, en v.o., alors que Poitiers n’en donne que des versions françaises. Dans la brume électrique (In the electric mist), d’après un roman de James Lee Burke (traduit chez Rivages) se déroule dans les bayous de Louisiane. Le détective Dave Robicheaux recherche un tueur en série qui s'attaque à de très jeunes femmes. Il rencontre Elrod Sykes, une star hollywoodienne qui boit plus que de raison et tourne un film sur place, produit par le maffiosi local, Baby Feet Balboni. Elrod raconte à Dave qu'il a vu, gisant dans un marais, le corps décomposé d'un homme noir enchaîné. Cette découverte fait rapidement resurgir un souvenir de Dave adolescent. Puis, comme l’ivrogne Elrod, il a des hallucinations se rapportant à la Guerre de sécession... Je n’en dis pas plus. Mais le film est somptueux, glauque à souhait. Un bon Tavernier.
De retour à l’hôtel, il est 23 h. Je rencontre dans le couloir une femme se plaignant qu’il n’y a pas de lumière dans sa chambre, et qui me demande où est le gérant. La réception est vide bien entendu. D’ailleurs, on nous avait donné un code d’entrée, pour retours tardifs. Je monte et, ô surprise, idem chez moi. Allez vous brosser les dents dans une salle de bains noire comme un four ! Je l’ai fait quand même et me suis couché sans lire une ligne, ce qui ne m’arrive habituellement jamais. J’avais l’intention de démarrer une relecture de Jean-Christophe. Ce sera pour demain !

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