Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 26 avril 2017

26 avril 2017 : l'idiot et les prédateurs


Supprimer la loi et le code, c’est rétablir quelque chose de bien plus violent que la loi de la jungle, parce que dans la loi de la jungle le prédateur s’arrête quand son besoin est satisfait. Dans la répartition de la richesse, il n’y a pas de limite pour le prédateur.
(Jean-Luc Mélenchon, De la vertu, Éd. de l’Observatoire, 2017)



C’est l’histoire d’un cheminot bulgare : Tsanko Petrov, la cinquantaine, célibataire, un peu simplet, mais pas idiot (ou alors au sens du personnage de Dostoïevski), il vit seul avec son petit jardin et ses lapins qu’il aime caresser (il fait un peu penser au personnage de Lennie dans Des souris et des hommes) ; il travaille sur les voies où, muni de sa grosse clé de 6 kg, il resserre les écrous. C’est un silencieux, affligé d’un bégaiement qui peut être terrible quand il est placé dans des situations nouvelles. Il observe ses collègues qui siphonnent le fuel des locomotrices pour augmenter leur maigre paye (versée d’ailleurs avec deux mois de retard). Voilà qu’un jour, il trouve des billets de banque sur la voie ferrée, une énorme somme, en fait des millions de leva. Dans son honnêteté simpliste, il appelle la police. Ce qui met en branle le Ministère des Transports qui décide d’organiser une fête en son honneur (manière de redorer l’image du Ministère ternie par des malversations) et de lui offrir, outre un diplôme, une nouvelle montre-bracelet en récompense. Mais Julia Staikova, la directrice des relations publiques du ministère des transports, égare sa vieille montre, relique de famille, sur laquelle était gravé : À mon fils Tsanko. Le malheureux Tsanko se livre alors à un combat désespéré pour récupérer, avec sa vieille montre, sa dignité bafouée. 

 
Présenté en 2016 au Festival de Locarno, Glory avait fait sensation. C’est un apologue d’une cruauté inouïe sur la corruption des milieux politiques et médiatiques, où l’innocent est d'abord manipulé pour finir par être broyé. Le personnage de Julia Staikova, la femme forte, qui règne d’une main de fer au Ministère, rédige les discours de son patron, est diabolique : elle n’hésite pas à faire intervenir la mafia pour contrer le malheureux Tsanko qui se rebiffe. On est dans le cauchemar pour Tsanko (ses collègues de travail ne l’ont-ils pas appelé "l’imbécile de la République", quand ils ont su qu’il n’avait pas gardé l’argent ?), dans les méandres de la bureaucratie et du cynisme des dirigeants carriéristes et sans scrupules qui détournent des fonds publics (les politiques) ou qui cherchent le scoop (les télévisions) en manipulant l’opinion. Ainsi, Tsanko, l’homme simple, est plongé brutalement dans le monde d’Ubu.
La ciné-discussion (organisée par l'Association des Amis de l'Utopia 33) qui a suivi la projection du film nous a fait prendre conscience (grâce à Stefania, une Bulgare installée à Bordeaux depuis vingt ans) des difficultés de la société bulgare actuelle, coincée entre l’héritage du communisme (la pauvreté qui perdure, et la bureaucratie qui s’incruste) et le libéralisme le plus féroce des nouvelles classes possédantes. Le film est formidablement bien interprété, l’histoire est prenante, c’est très bien filmé, ça mérite d’être vu deux fois, ce que j’ai fait.
Et c'est mon premier film bulgare !
 

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