Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 2 mai 2017

2 mai 2017 : au Musée d'Aquitaine, Tromelin, l'île des esclaves oubliés


Les autres avaient tout perdu et eux rien, parce qu’on ne perd pas ce qu’on n’a jamais eu ni voulu avoir.
(Laura Restrepo, La multitude errante, trad. Françoise Prébois, Calmann-Lévy, 2006)


J’ai enfin pris le temps, juste avant qu’elle ne soit démontée, d’aller voir au Musée d’Aquitaine l’expo Tromelin, L’île des esclaves oubliés. Cette exposition, de nature à la fois historique, archéologique et sociologique, raconte l’histoire du naufrage de l’Utile, navire de la Compagnie françaises des Indes orientales, qui, parti de Bayonne en novembre 1760 pour rejoindre l’île de France (ancien nom de l’île Maurice), se brisa sur les récifs coralliens d'un îlot sableux, au milieu de l’océan Indien, loin des routes usuelles de navigation (et pour cause, les officiers voulaient vendre les esclaves à l’île Rodrigues, ce qui n’était pas prévu par la Compagnie) avec à son bord 160 esclaves malgaches achetés en fraude. La cargaison perdue, une grande partie des esclaves noyés (car enfermés dans les cales), ainsi que quelques marins, car le naufrage eut lieu de nuit, l’équipage récupéra une partie du bois de la coque et des ponts et des voiles, refabriqua un radeau de fortune et regagna Madagascar, laissant 80 esclaves perdus sur l’îlot désert, avec la promesse de revenir bientôt. 
 
Ce n’est qu’en 1776 qu’une corvette, commandée par Tromelin, gagne enfin l’île pour secourir les derniers survivants : sept femmes et un enfant de huit mois. Entretemps, les anti-esclavagistes en France ont commencé à faire entendre leurs voix (notamment l’abbé Raynal) et ont condamné l’inhumanité d’avoir laissé sans secours des êtres humains sur un îlot minuscule (1 km²), à la merci de la soif (l’équipage avait quand même eu le temps pendant les deux mois de préparation de la nouvelle embarcation de creuser au puits, à 700 m du campement, qui donnait une eau saumâtre) et de la faim. Heureusement, l’île regorgeait de sternes et de grandes tortues marines qui venaient y pondre leurs œufs, ce qui permit aux naufragés de ne pas périr tout à fait. Les anciens esclaves refusèrent d’être reconduites à Madagascar, et seront déclarées libres à leur arrivée sur l'île Maurice.
Une expédition archéologique « Esclaves oubliés » menée par Max Guérout, ancien officier de la marine française et directeur des opérations du Groupe de recherche en archéologie navale et Thomas Romon, co-directeur de la mission et archéologue à l'Inrap, a lieu en 2006, sous le patronage de l'UNESCO et du Comité pour l'histoire et la mémoire de l'esclavage. L’exposition fait la part belle aux résultats des découvertes. L’épave de L'Utile a fait l’objet de fouilles sous-marines, et l'île a été systématiquement fouillée à la recherche des traces des naufragés dans le but de mieux comprendre leurs conditions de survie pendant ces quinze années.
On a retrouvé le puits de 5 mètres de profondeur, de nombreux ossements d'oiseaux, de tortues, et de poissons. Loin d’avoir été écrasés par leur condition d’abandonnés, les esclaves ont essayé de survivre avec ordre et méthode. On a retrouvé aussi un journal de bord anonyme, attribué à l'écrivain de l'équipage. On a mis au jour des soubassements d'habitations fabriquées en grès de sable et corail, et constaté que les survivants ont ainsi transgressé la coutume malgache selon laquelle les constructions en pierre étaient réservées aux tombeaux. On a retrouvé aussi divers ustensiles de cuisine (gamelles en de cuivre réparées à de nombreuses reprises) et un galet servant à affûter les couteaux nécessaires au dépeçage des tortues. Quant au feu du foyer, il fut maintenu pendant quinze ans grâce au bois provenant de l'épave, l'île étant dépourvue d'arbres.
Une deuxième expédition archéologique organisée en 2008 a mis au jour les restes de deux corps déplacés lors du creusement des fondations d'un bâtiment de la station météo (installée sur l’île), ainsi que trois bâtiments construits à l'aide de blocs de corail, dont la cuisine encore équipée des ustensiles de cuisine : tout cela témoigne de la capacité des esclaves et de leur énergie à vouloir survivre. Une troisième mission archéologique a eu lieu en novembre 2010. Elle a permis la découverte de trois nouveaux bâtiments et de nombreux objets, dont deux briquets et des silex, qui ont élucidé la technique utilisée par les naufragés pour rallumer le feu. Enfin une quatrième expédition a lieu en 2013, qui a permis de relever de nombreux outils, des foyers et de comprendre l'aménagement du lieu, réalisé en quatre phases d'habitation.
Bien évidemment, j’ai été très intéressé par cette histoire, à la fois parce que je me suis toujours passionné pour les questions coloniales, le Code noir de Colbert (qui codifie l’esclavage en 1685), l’abolition de 1794, puis le rétablissement de l’esclavage en 1802 par Bonaparte, encore apprenti-dictateur, l’abolition définitive de 1848, mais qui ne termine pas – loin de là – la maltraitance des noirs, notamment en Afrique, avec le système du travail forcé (que constata André Gide dans ses Voyage au Congo et Retour du Tchad), la décolonisation, le néo-colonialisme, etc... Qu’on s’y intéresse enfin aujourd’hui, dans une ville comme Bordeaux qui a construit sa fortune en partie sur la traite négrière, c’est bien, n’en déplaise à une candidate aux plus hautes fonctions de la République !
Bibliographie (livres présentés à l’expo) :
Sylvain Savoia Les esclaves oubliés de Tromelin. Dupuis. 2015, raconte l’histoire en bande dessinée, vue du point de vue des naufragés, puis l’histoire des expéditions archéologiques dans un deuxième temps.
Alexandrine Racinais, Les Robinsons de l’île Tromelin, Belin jeunesse, 2016. Album pour enfants, qui m’a paru fort intéressant.


Max Guérout, Thomas Romon, Tromelin l’île aux esclaves oubliés, INRAP, CNRS, 2015. Ardu, mais intéressant.
Max Guérout, Tromelin, Mémoire d’une île, CNRS, 2015.

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