Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 21 juin 2019

21 juin 2019 : portrait d'un homme véritable


Et moi, je regardais ces mains calleuses et je pensais que les cals dans les mains des ouvriers sont beaux, comme les rides sur les visages des vieux.
(Alberto Prunetti, Amianto : une histoire ouvrière, trad. Serge Quadruppani, Agone, 2019)

Il n’est pas si courant de lire une vie d’ouvrier racontée par son fils, et qui ne soit pas seulement un témoignage brut, mais de la littérature. C’est pourtant ce qu’a réussi Alberto Prunetti en racontant la vie de son père qui a commencé à travailler à quatorze ans. L'auteur en profite pour au passage dénoncer la vie difficile de la classe ouvrière italienne au temps des "Trente glorieuses" (malgré le "plein emploi") et la précarisation orchestrée par le patronat à partir des années 80, et avec en filigrane, le drame de l’amiante et des nombreux autres produits toxiques auxquels les ouvriers étaient livrés pieds et poings liés et qui entraînaient leur dégénérescence physique et la mort prématurée.


Nous sommes ici dans la Toscane ouvrière des années 1970 et 1980. Renato Prunelli, pour faire vivre sa petite famille, consent à partir dans des sites industriels souvent éloignés dans le nord et le sud de l’Italie (il "frôlera mille villes sans jamais les connaître"), pour avoir une paie plus correcte, mais dans des conditions de travail pour le moins insécuritaires. Au milieu du fer et de l’acier que Renato, au départ simple manœuvre puis tuyauteur-soudeur hyper-spécialisé, est amené à traiter, dans des usines de toutes sortes, dans le bâtiment, dans des raffineries de pétrole, l’atmosphère est telle qu’à quarante ans, il est déjà très diminué : quasi sourd, obligé de porter appareil auditif, lunettes et dentier, c’est un homme qui se délite peu à peu, malgré sa fierté ouvrière ("aristocratie ouvrière, satisfaits de salaires plus élevés") et le fait qu’il sait tout faire. Le livre décrit aussi la fin d’un monde, celui des grandes entreprises métallurgiques et chimiques, (désormais délocalisées), la fin aussi du syndicalisme triomphant et de la force de la classe ouvrière, diluée dans la précarisation et la flexibilité du néo-libéralisme et de la mondialisation.
L’auteur y mêle ses propres souvenirs d’enfance, ceux liés à son père, la liesse des dimanches autour du football, les films vus en commun, leur amour pour les westerns-spaghettis et pour Steve McQueen, leur connivence et la tendresse qui les unissait. Après la mort du père due à l’amiante et aux produits chimiques respirés et ingérés pendant toute son activité professionnelle, le fils et sa mère vont intenter un procès pour faire reconnaître le rôle du patronat, sans beaucoup d’illusions : "Justice est faite ? Non, elle n’est jamais faite. La justice, c’est de ne pas mourir au travail, et de ne pas voir mourir ses collègues. […] C’est de travailler sans être exploité. Et ne pas voir reconnu un droit de vivant seulement après sa mort. La sentence affirme seulement que Renato a été exposé à l’amiante, non pas que l’amiante l’a tué, même si la conclusion n’est pas difficile à tirer ".
Un très bel hommage à ce père, pour lequel l’auteur a ouvert les "réservoirs de la mémoire [pour] la voir couler jour après jour, goutte à goutte, [et] fertiliser une page" : il a consulté les papiers de son père, où il est souvent question de sécurité au travail, de dénoncer le comportement des chefs de chantier, l’abus de pouvoir, l’impact environnemental des usines, les risques d’accidents, les vestiaires et toilettes insalubres, le statut des travailleurs intérimaires et précaires (devenu délégué syndical, il réclame les "mêmes horaires pour tous sur le chantier"), l’embauche de "jeunes […] sur des postes sans avoir l’expérience suffisante du travail". Une sorte de recherche du temps perdu en quelque sorte. Et un coup de poing contre l’État complice, les grandes organisations industrielles qui savaient la nocivité du travail et qui développaient le statut de "petit entrepreneur" au détriment de celui de salarié : Renato, mis au chômage à moment donné, doit se plier à ce nouveau statut pour retravailler (une ubérisation avant la lettre : Renato dut payer "tout seul les cotisations, maladies, indemnités, avec plus de probabilité – statistiquement – de subir des accidents du travail").
L’auteur dénonce aussi la fausse objectivité scientifique du corps médical : les médecins ont bien soigné Renato pour une tumeur mais n’ont pas voulu établir un lien avec ses trente années de travail sur des chantiers où il fut soumis aux diverses poussières de pollution de toutes sortes. Quand Alberto et sa mère entament le combat judiciaire, ils s’aperçoivent que Renato aurait eu le droit de prendre sa retraite sept ans plus tôt qu’il ne l’a fait.
Pour moi qui n’ai pas oublié d’où je viens, j’apprécie qu’on me raconte ainsi l’histoire d’un homme, d’un ouvrier, dans cette deuxième moitié du XXe siècle où se tissait encore un lien social fort, un lien de classe et aussi un lien de famille aimante. Si le père avait eu la "conviction que les envoyer à l’université était une façon de les faire sortir de la subordination de classe", celle-ci s'avère trompeuse, le fils restera un intellectuel précaire. Et finalement, l’auteur montre que l’on est passé d’un temps plein d’espérance à un présent peu porteur d’avenir.

Un très beau livre : le verra-t-on en bibliothèque ? Pas sûr, il ferait tâche au milieu des best-sellers dont raffole un certain public ! Il est tout de même dans une dizaine d'établissements universitaires (ce qui est peu) et pas encore à la Médiathèque de Bordeaux, ni dans le catalogue collectif de France !

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