dimanche 17 février 2019

17 février 2019 : oubli, mémoire et réparation


Des policiers à cheval attendaient derrière le barrage l’ordre de donner l’assaut. Des prolétaires en uniforme, coiffés de casques à mentonnière, attendaient des prolétaires en civil. Qui les poussait les uns contre les autres ?
(Erich Kästner, Vers l’abîme, trad. Corinna Gepner, A. Carrière, 2016)

En attendant de parler livres ou autre chose, un petit aperçu de deux documentaires vus récemment en avant-première, et traitant tous deux d’un régime dictatorial né d’un coup d’état militaire et de ses conséquences immédiates ou lointaines.

D’abord l’Espagne, devenue «démocratique», à mettre entre guillemets car, quand on a vu la féroce répression du référendum catalan en 2017, on est en droit d’en douter (mais ce n’est pas à nous de leur donner des leçons, avec la répression actuelle des gilets jaunes, plus de 8000 arrestations et déjà 1800 condamnations !). Après la mort de Franco, a été votée une loi d’amnistie générale, qui certes a permis la libération des prisonniers politiques, mais qui interdisait de revenir sur les crimes franquistes. Elle était censée devenir un pacte de l’oubli. Mais l’oubli de quoi ? Des bourreaux et des tortionnaires qui, pendant près de quarante ans, ont jugulé toute opposition, ont torturé et assassiné en toute impunité et sans laisser de traces (cf les nombreux disparus qui gisent dans environ 3000 fosses communes), ont volé des enfants à des familles républicaines pour ne pas qu’ils soient nourris de mauvaises idées et aussi à des mères célibataires à qui on faisait croire que leurs bébés étaient morts, pour les punir d’avoir fait un enfant hors mariage ?


Aujourd’hui, tant les familles des disparus que les mères en question réclament justice. C’est ce que montre le formidable documentaire réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar, Le silence des autres. Des douzaines, des centaines de témoignages ont été portés devant une cour de justice de Buenos Aires (puisque c’est impossible de juger en Espagne), les crimes en question étant qualifiés de crimes contre l’humanité. Les enfants et familles des victimes disparues (120000 environ) demandent l’exhumation de leurs restes, les mères de bébés volés (30000 tout de même !) réclament des comptes. L’Espagne n’en finit pas de clore ce passé, cette mémoire historique ; il a fallu briser un tabou. Le film est passionnant qui nous montre la souffrance des familles et de ces mères, leur tragédie d’avoir été obligées de taire leurs histoires pendant trente ans, au point que les jeunes Espagnols d’aujourd’hui ne savent rien du franquisme ! Il est vrai que nous, Français, avons aussi une mémoire sélective du passé. D’où notre silence sur la mémoire coloniale et les crimes commis (par exemple, lors de la conquête de l’Algérie, les massacres de Sétif en 1945, ceux de Madagascar en 1947, etc.). Ce film peut et devrait inciter des cinéastes français à s’ouvrir à cette mémoire.

Même chose pour le passionnant nouveau film documentaire de Nanni Moretti, Santiago, Italia. Là, il s’agit du tristement fameux coup d’état de Pinochet en 1973, instaurant une chape de plomb sur le Chili, dont j’avais appris en fac de géographie en 1966 qu'il était à peu près le seul état d’Amérique latine à avoir toujours été relativement démocratique et à avoir échappé à des périodes de dictature depuis l'indépendance. Jugez de ma stupeur le 11 septembre 1973 ! Il est vrai que j’ai su quasi immédiatement par mon ami John (exilé en France pour échapper à la guerre du Vietnam, que nous honnissions tous) que la CIA était derrière ce coup, que les USA le fomentaient depuis longtemps, en affamant le peuple chilien, avec la complicité de l’oligarchie locale (comme ils font actuellement au Vénézuela).


Moretti part donc d’un rapide survol historique du coup d’état, du bombardement du palais présidentiel, des derniers discours du président Allende (lire en intégralité sur http://www.france-terre-asile.org/actualites/actualites/actualites-choisies/chili-le-dernier-discours-de-salvador-allende), des arrestations de masse qui ont suivi. Il poursuit par l’héroïque accueil de nombreux réfugiés politiques à l’ambassade d’Italie, seul pays occidental à l’époque à refuser de reconnaître la junte militaire chilienne. À l’aide d’interviews de nombreux réfugiés, qui ont fini par arriver en Italie où ils ont été magnifiquement reçus et y ont fait souche, ainsi que de responsables politiques et artistes ou intellectuels partisans d’Allende encore survivants, Moretti nous restitue une mémoire émouvante de cette époque terrible. En parallèle, il interroge aussi dans sa prison un des anciens tortionnaires de Pinochet, car au contraire de l'Espagne, le Chili n’a pas voté de pacte contre l’oubli, et ceux qui ont commis des sévices et qui sont connus ont pu être jugés. Et les victimes ont pu porter plainte. Ce militaire sûr de lui se prétend innocent, il n’a rien vu, rien entendu, ne sait rien. Et, en filigrane, on soupçonne le regret de Moretti de voir l’Italie, naguère si accueillante aux exilés, se refermer comme une huître. Un très beau film, à méditer (surtout par la France, qui prétend donner des leçons aux Italiens !).


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