mardi 19 février 2019

19 février 2019 : les prodigieux bienfaits de la colonisation...


Avant d’atteindre autrui, la haine s’emploie d’abord à répandre son venin dans le cœur qui la nourrit. Elle le mine, le ronge, le tue à petit feu.
(Mahi Binebine, Le fou du roi, Stock, 2017)


Ah! ils en auront fait couler de l’encre, ces fameux "gilets jaunes" (ceux des bas-côtés, des confins, des fossés, des marges, comme l’étaient les anciens colonisés)  ! En général de l'encre et des paroles peu amènes à leur égard : car l’aigreur des journalistes, des politologues et experts de tous poils qui n’avaient rien vu venir n’a eu d’égale que leur provocante suffisance, celle de ceux qui "savent" (quoi ? on se le demande bien !) à l’égard de ceux qui sont dans l’ignorance (peut-être, mais ces derniers savent bien que "l’argent est une arme de destruction massive"), que leur fiel de nantis déversé par tombereaux pour déconsidérer un mouvement qui leur échappe. Et voilà maintenant qu’ils se plaignent du manque de considération qu’on a pour eux, ou même de la haine qu’ils suscitent et de la colère, des insultes et des violences qui s’ensuivent. J’allais écrire : qui sème le vent récolte la tempête…

Le petit livre publié au Sextant, et qui réunit les deux courts textes de Jean Grave, La colonisation (1912) et de Paul Vigné d’Octon, Le massacre d’Ambiky (1900), m’apparaît très éclairant sur ce qui se passe aujourd’hui, ici et dans le monde.


Jean Grave note que "les nations civilisées" se partagent "les peuples comme un bétail, tout cela cachant les plus louches combinaisons financières [...] des requins de la finance, […] brigandage et vol à main armée […] ; il y a un mot honnête pour couvrir les malhonnêtes choses que la société commet : on appelle cela « civiliser » les populations arriérées !" Si les populations "se révoltent, on leur fera la chasse, on les traquera comme des fauves, le pillage sera alors non seulement toléré, mais commandé ; cela s’appellera une « razzia »." Viols, assassinats, villages livrés aux flammes, "laissez passer, c’est une nation policée, qui porte la civilisation chez des sauvages !" La conquête ; "vite, deux ou trois cuirassés en marche, une demi-douzaine de canonnières, un corps de troupes de débarquement, saluez, la civilisation va faire son œuvre." On pratique alors l’accaparement de "terrains volés aux vaincus", on trouve des populations à exploiter, on peut les "massacrer chez elles pour les plier à un monde de vie qui n’est pas le leur." Il ajoute plus loin que "l’institution qui défend la propriété en Europe ne la reconnaît pas sous une autre latitude." Les soldats "en viennent à servir, inconsciemment, d’instruments au despotisme, à se vanter de ce rôle, à ne plus en comprendre la bassesse et l’infamie." Jean Grave conclut : "ce que vous déguisez sous le nom de colonisation a un nom parfaitement défini dans votre Code, lorsqu’il est le fait de quelques individualités obscures ; cela s’appelle : « pillages et assassinats en bandes armées »." Alain Finkielkraut pourrait lire ce livre pour convenir qu’Israël ne fait pas autrement avec la Palestine aujourd’hui : destructions de maisons palestiniennes, arrachages d’oliviers palestiniens, tirs de l'armée sur les manifestants désarmés de Gaza, etc... On ne l’a guère entendu dénoncer ces faits, ce grand humaniste.

Paul Vigné d’Octon relate, lui, l’un de ces nombreux massacres qui eurent lieu à Madagascar. Je ne peux le raconter en détail ici, mais renvoie au texte intégral : http://dormirajamais.org/ambiky/. Dans ce massacre d’une population encore endormie qui se fit au petit matin du 29 août 1897, le commandant Gérard, pourtant averti des intentions pacifiques de la population locale, poussa le comble de l’horreur en envoyant en première ligne les tirailleurs sénégalais qui tuèrent hommes, femmes et enfants surpris dans leur sommeil. L’auteur conclut : "La Gazette officielle dit seulement : « Le roi Touère, son ministre et deux chefs ont été tués pendant le combat. » ; il ne fallait pas que l’affaire, où nous-mêmes n’avions pas perdu un seul homme, parût excéder l’importance d’un engagement quelconque avec des rebelles. La Gazette ajoutait : « Cinq cents prisonniers sont tombés entre nos mains »" Et voilà le roman officiel de la colonisation. Car  "la vérité est que pas un indigène n’en est sorti vivant", et qu'il n'y a jamais eu de combat, mais un massacre.

Que voila un bel exploit, digne de nos livres d'histoire ! Mais qui le sait aujourd'hui, la mémoire coloniale étant presque totalement occultée ? Et inutile de dire qu'on le trouvera difficilement en bibliothèque (une seule bibliothèque universitaire le possède selon le SUDOC, il est absent de la Médiathèque de Bordeaux...), d'une part en raison de sa minceur (on préfère en bibliothèque publique les pavés indigestes qui servent d'oreiller sur les plages !), et aussi de son contenu, pas tout à fait politiquement correct...

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