Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 14 mai 2017

14 mai 2017 : une sorte de fraternité


Pour vivre avec la perte, on prend souvent la fuite, vers rien, n’importe quoi. Il arrive aussi qu’on parte à la recherche de ce qu’on a perdu. Vain désir de combler le manque.
(Lyonel Trouillot, La belle amour humaine, Actes sud, 2011)

Ah! le vélo ! Il faisait un temps splendide aujourd’hui. Mon frère étant hospitalisé de nouveau, après avoir fait les repérages hier en voiture (la sienne, il m’avait demandé de lui apporter plein de choses à l’hôpital), je suis allé ce jour le voir à vélo : 15 km aller, autant retour, c’est que Bordeaux est une conurbation immense, et que les hôpitaux ont été placés en périphérie, au-delà de la rocade. Excellent entraînement pour le futur tour du lac de Genève, et le plaisir, puisqu'il fait beau et chaud, de pédaler les bras nus et de sentir le friselis du déplacement d'air et du vent dans les poils du bras. Bien sûr, je préférerais qu’il soit chez lui, en bon état, qu’on puisse faire nos parties de scrabble, ensemble, puis avec les autres résidents. Mais sa santé décline à grande vitesse, bien qu’il soit résistant et puisse rebondir, peut-être.
Michel, mon frère aîné, mais aussi mon presque jumeau, 364 jours d'écart (de 5 à 17 ans, j’ai fait toute ma scolarité dans la même classe que lui), mon acolyte, mon alter ego... À la maison, nous partagions le même lit (il n’y avait pas de chambre individuelle pour les pauvres de cette époque), au lycée et à l’internat, il m’a si bien protégé (sans d'ailleurs s'en rendre compte, en tout cas, ça ne semble pas l'avoir frappé, mais moi je le sais !) que je n’ai jamais subi les bizutages et autres brimades perfides qui atteignaient les malingres de mon genre, et auxquelles nous assistions, impuissants. Même étudiants, nous nous nous sommes retrouvés une année pour partager la même chambre d’étudiants du foyer protestant de Bordeaux, rue Voltaire. Nous allions ensemble travailler aux Halles (les Capucins) la nuit pour arrondir notre maigre bourse, lui chez un marchand de poisson (et la chambre empestait quand il rentrait), moi chez chez un grossiste en fruits et légumes, de 2 à 7 h du matin tous les vendredis soirs, nous levant à 1 h du matin et allant manger ensemble uns soupe à l’oignon dans un troquet des Capucins pour nous préparer à l’épreuve nocturne. 

Grain de poussière, le roman autobiographique qui raconte son premier amour et l'échec de ce mariage
 
Bien sûr, la vie nous a séparés. Pendant presque une quarantaine d’années, nous ne nous vîmes plus qu’épisodiquement. D’abord, il s’est marié, très jeune. J’ai bien connu sa première femme, qu’il fréquentait pendant notre année commune d’études supérieures, et qui me plaisait beaucoup aussi. Je suis allé les voir à Angoulême, où ils vécurent après leur mariage. Puis ce fut le service militaire et le mariage qui partit à vau-l’eau. J’ai moins connu sa deuxième femme, même si nous nous arrêtâmes souvent chez eux, à Bègles, quand nous descendions dans le Sud-Ouest. Ils eurent deux enfants, les élevèrent, puis un jour, Michel quitta le domicile conjugal en abandonnant tout (j'ai pensé à lui en voyant récemment le film géorgien Une famille heureuse, où c'est la femme qui s'en va). Il était proche de la retraite, son état de santé déclinait déjà, il partit s’installer en Dordogne, où nous allâmes fréquemment le voir, Claire déjà malade et moi, déjà retraité.
Puis il est revenu, un peu contraint et forcé, s’installer à Talence, dans une RPA. Je me dis parfois que j’ai bien fait de revenir à Bordeaux pour renouer des liens avec celui qui m’a protégé dans mon enfance et mon adolescence, pour retrouver aussi notre enfance et notre adolescence communes, dont curieusement, nous n’avons pas du tout les mêmes souvenirs. Maintenant, c’est à mon tour de l’aider, je vais le voir aussi souvent que possible, je passe des journées avec lui, nous ravivons notre entente d’antan... Nous n’avons pas changé. Toujours aussi férocement de gauche (il a voté Poutou, moi Mélenchon), toujours aussi antiracistes (ce qui remonte à notre enfance, je le raconterai un jour), toujours prêts à secourir la veuve et l’orphelin !... Un côté boy-scout un peu dérisoire, mais dans ce monde devenu si cruel pour les opprimés de toutes sortes, se savoir deux, c’est important.
Au début du texte, j’étais parti sur le vélo, j’oubliais de dire que je suis passé chez lui en Dordogne, à vélo, à plusieurs reprises, notamment lors de ma première cyclo-lecture (2007), puis lors de ma randonnée de 2014 par les canaux latéral à la Garonne et du Midi, et retour par le sud du Massif central, l’Aveyron et le Lot. Mais une autre fois encore, je suis allé lui rendre visite à vélo, je ne sais plus quand, en 2010 ou 11 peut-être. Bien sûr, ici, à Talence, je suis souvent allé le voir à vélo (distance de chez moi : 9 km). Depuis janvier cependant, il m’a confié sa voiture, qu’il ne peut plus conduire, je fais ses courses, et j’utilise aussi l’auto pour lui rendre visite, surtout le mercredi qui est le jour des courses.
Ah ! Michel, nos jeunes sœurs ne te connaissent pas, car tu as quitté la maison trop tôt, et tu n’y es presque jamais revenu. Mais je ne sais pas ce que je serai devenu sans toi. J’ai tellement vu des camarades de lycée brimés, et même brisés, que je me dis parfois que j’aurais pu être parmi eux ! Mais tu étais là, et j’étais intouchable ! Je te souhaite de sortir de ce nouveau mauvais pas.

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