mercredi 12 novembre 2025

12 novembre 2025 : "L'usine", roman d'une grève à mener

Qui a, qui doit avoir des « droits », « rapidement et pleinement » ? La vie ? La vie de la planète ? La vie sociale ? Ou « l’ activité économique » ? Pour moi, « l’ activité économique » n’a aucun droit en soi, aucun. Elle est un moyen, non négligeable, appréciable, mais un moyen, au service de la société, d’une finalité humaine.

(François Ruffin, Leur folie, nos vies : La bataille de l’après, Les liens qui libèrent, 2021)

 

C’est à la fête de l’Huma que j’ai acheté en septembre "L‘usine : névroses d’une grève oubliée", de José Luis Toribio, paru récemment à la Manufacture de livres, C’est rare, un roman écrit par un ouvrier sur une grève qu’il a lui-même vécue. C’est donc ici un récit de choses vues, suffisamment transformées pour en faire un objet littéraire de bonne tenue.

Bien entendu l’auteur, ou plutôt le narrateur, qui travaillait depuis une dizaine d’années à la chaîne dans l’usine automobile d’Aulnay-sous-Bois, a le sens de l’observation et de la réflexion. Il nous dit que « Le travail à la chaîne, c’est la loi de l’éternel retour. Plus la semaine avance, plus la fatigue cumulée aussi. » Mais il n’y a pas que la fatigue physique d’un travail répétitif. Il existe aussi d’autres sources de pénibilité : « dans l’usine, je subis les violences psychologiques, ce qui est pire qu’un coup de poing dans la gueule. Les coups dans le cerveau laissent pas de traces visibles, un œil au beurre noir, ça finit par partir. Les déflagrations morales, c’est plus dur, les dégâts plus grands ».
Ne parlons pas des accidents du travail. « C’était des médecins bidon qui officiaient à l’usine […] Quand ils recevaient des ouvriers qui avaient subi des accidents graves, ils les traitaient de femmelettes ; ils leur refusaient de délivrer des certificats d’accident de travail. Faute d’être soignées, leurs victimes risquaient d’être handicapées à vie.

Alors, évidemment des grèves éclatent, avec occupation de l’usine. Aux ordres du patronat, des « crevures cherchent à vider l’usine. Ils cherchent à écœurer le maximum d’ouvriers pour qu’ils partent en déplacement à des centaines de kilomètres de leur famille. Ils n’hésitent pas à forcer la main pour que les anciens qui n’ont pas la totalité des annuités partent avec des retraites de misère ». Et pire encore, « Le plus dégoûtant : après avoir commencé à bien vider l’usine, la direction annonce qu’elle compte monter la production de 15 bagnoles en plus par équipe,.le tout sans embauche supplémentaire ».
C’en est trop, on pense à la grève générale : puisque le patronat a l’intention de fermer définitivement l’usine, on va se battre, l’occuper, essayer de gagner quelques chose, de bonnes indemnités de licenciement, par exemple. « La lutte commence… faudra pas être gentils, naïfs. Pour obtenir la meilleure prime de départ, mutation possible, pré-retraite pour les anciens,,, en étant gentil, il y aura rien. Y a plus rien à perdre de débrayer. Rien à perdre, tout à gagner »..Les promesses du patronat n’engagent « que ceux qui y croient ». La « riposte de la direction ne tarde pas : les exploiteurs, licencieurs, menteurs....présentent d’entrée les grévistes comme une minorité de voyous qui terrorisent ». Alors que « les casseurs, les voyous ne sont jamais accueillis à bras ouverts par le monde du travail ». Mais les calomnies sont relayées, bien sûr, par les « médias larbins ». Et la presse officielle ne vaut pas mieux que « les télés lave-linge ».

Quant aux vigiles de sociétés privées qui « sont placés aux grilles d’entrée de l’usine », pour empêcher les ouvriers d’entrer, elles ont les « matraques faciles » et se comportent en milices patronales, pour qui les ordres sont très simples : « Personne ne doit passer ! Personne ne passera ! » Et les CRS sont là aussi, « enveloppés par les brumes comme des spectres ».
Alors puisque les « patrons ferment les usines. Les ouvriers ouvrent les péages ! » En même temps, ils expliquent leur situation aux automobilistes et font la manche pour leur demander de soutenir financièrement la grève à Aulnay, ce qui donne lieu à des scènes cocasses : « Je donne rien aux voyous, lâche » un Crésus avant d’appuyer sur le champignon et de faire vrombir son moteur. « Les CRS risquent pas de le verbaliser. Ils sont là uniquement pour nous », pensent les ouvriers..
Ces derniers finissent par se fatiguer. Ça sent un peu la fin. « Place de la Grève, ça erre comme dans le film de Samuel Fuller, "Shock Corridor". Le reflet de ce qui arrive à présent est là. Des névrosés tournent en rond ». On tente de négocier une sortie honorable. Mais les divers groupes d’extrême gauche veulent tirer la couverture à soi :  « Toute fuite peut faire capoter les négociations », dit l’un d’eux. Les négociateurs se font traiter de traîtres ! mouchards ! Balances ! « Un gâchis humain. Ils ont bradé la lutte ouvrière. Les pourritures qui n’ont pas faite grève, toucheront autant ». Mais quand même « le mot dignité se trouve décliné dans toutes les variantes imaginables ».

L’usine est un cri de colère, c’est écrit avec les tripes, avec la force d’un ouvrier un peu indépendant, mais qui a su se mouler dans une lutte collective, et finalement au bout du compte ; « L’usine finit, nettoyée par les chefs. L’essorage tous azimuts achevé, plus trace de rien ». Le narrateur est conscient que ses écrits ne vont pas bien passer, il a trop observé « le côté négatif des ouvriers », manque de « prose larmoyante », ne fait pas dans l’eau de rose ni dans la dentelle. Il est trop lucide, pas assez militant, un brin nihiliste. Le roman demande une lecture attentive, de bons lecteurs L’auteur est trop bon lecteur lui-même (on trouve des allusions à Proust, Céline, Balzac), il cisèle ses phrases courtes, souvent au présent. Car une grève se joue au présent.
Un très bon livre, un récit de combat, une lecture forte.  

 

 

 

 

mardi 11 novembre 2025

11 novembre 2025 : la chanson du mois : Vélo

 

Car, contrairement aux choses, l’humain n’est pas, il a à être. Son identité est toujours floue, instable, changeante. On ne peut parler d’être authentiquement qu’une fois la mort advenue. On ne naît pas cycliste ou philosophe, ou cycliste-philosophe, on le devient.

 (Guillaume Martin, Socrate à vélo, Grasset, 2020)

 

                     Il n'y a pas tellement de chansons actuelles sur le thème du vélo. On trouve davantage de livres sur la philosophie du vélo, la randonnée à vélo. J'en ai moi-même publié un il y a de cela seize ans déjà. Heureusement le groupe belge Sages comme des sauvages en a réussi à en inventer une que j'ai réussi à trouver sur internet et qui m'a bien plu ! La voici comme chanson de novembre, mois où on commence à mettre la bicyclette en veilleuse, à cause de la pluie, du vent et du froid qui viennent.

 

Vélo (Sages comme des sauvages)


Oh le vélo m'a aidé à me rendre sous la pluie à la fête où je voulais, 

danser toute la nuit

Oh mon souci mes soucis laissez moi danser assez, 

attendez jusqu'au matin

Et puis vélo m'a guidé de retour vers la maison

Et puis vélo est tombé et puis moi sur le menton

On dirait que je me parle ou que mon poulpe m'appelle

Et m'emmène voir le fond

Dans les nuages que mon encre dessine à l'horizon

Je te dirai l'avenir allongé sur le goudron

ça fait longtemps qu'on s'est pas vus reste encore un moment

N'écoute pas les gens qui disent

Misère que va-t-on faire de toi que va-t-on faire

Misère que va-t-on faire de toi que va-t-on faire

Et puis vélo réparé et puis ma tête à demie, 

gaiement on s'est dirigés où s'écoulent les demis

Et mon rire qui se mélange aux autres 

et puis à la pluie me faisait un bien étrange

Et mon vélo me tenait et à côté je marchais 

et vélo s'est écroulé et par solidarité

j'ai amené mon visage s'écraser sur le pavé 

où mon poulpe m'attendait

Je me languis de toi tu m'avais manqué tout au fond

Mes nombreux bras tout autour de toi seront ta maison

Oublie où tu vas et ton moyen de locomotion

N'écoute pas les gens qui disent

Misère que va-t-on faire de toi que va-t-on faire

Misère que va-t-on faire de toi que va-t-on faire

Que va-t-on faire de toi pourquoi tu nous fais ça 

tu dors sur le goudron

Tu dors enveloppé dans mes bras

C'est bien la dernière fois qu'on te laisse en l'état rentrer à ta maison

Reste encore un peu avec moi

Que va-t-on faire de toi pourquoi tu nous fais ça

Tu dors sur le goudron

Tu dors enveloppé dans mes bras

C'est bien la dernière fois qu'on te laisse en l'état rentrer à ta maison

Reste encore un peu avec moi

Qu'allez vous faire de moi

Je ne sais plus trop pourquoi je dors sur le goudron

Tu dors enveloppé dans mes bras

C'est bien la dernière fois que j'essaie en l'état d'atteindre ma maison


https://www.youtube.com/watch?v=lGwL_awQ1zE

 

lundi 10 novembre 2025

10 novembre 2025 : Lettre d'un Palestinien en exil

Si donc on appelle barbare le fait de tuer des gens pour rien, les Occidentaux sont barbares tous les jours, il faut le savoir. Simplement, dans le premier cas de barbarie, la barbarie des barbares, nous avons un meurtre de masse assumé et et suicidaire. Dans le cas de la barbarie des civilisés, c’est un meurtre de masse technologique, dissimulé et satisfait.

(Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin : penser les tueries du 13 novembre, Fayard, 2018)

 

                    Au moment où les exactions de l'armée israélienne ne cessent de continuer sur Gaza (en dépit d'un prétendu cessez-le-feu), et celles des colons appuyés par les militaires sont de plus en plus fréquentes : empêchement ou vol des récoltes d'olives, vol de bétail, arrachage d'oliviers, voitures incendiées et maisons détruites, enfants et adolescents arrêtés, meurtres, etc..., je crois bon de vous livrer ce texte publié par Alain Graux sur son site.


Lettre d’un palestinien en exil, à l’humanité qui n’a pas abdiqué.

Mohamed Youssef

        Je vous écris depuis mon exil entre la nostalgie et la honte d’un monde qui regarde ailleurs. Je n’ai plus de maison, plus de terre, plus de mer, mais j’ai encore ma langue, mes souvenirs et cette rage polie qu’on appelle dignité. Je vous écris à vous, ceux qui avez refusé de détourner les yeux, ceux qui ont donné de leur temps, de leur voix, de leur cœur pendant que les puissants donnaient des armes. Vous avez été l’honneur de l’humanité, celle qui ne se vend pas sur les plateaux télé ni dans les conseils de sécurité. Pendant que les diplomates calculaient les équilibres géopolitiques, vous comptiez les mort·e·s, pendant que des influenceurs prêchaient la paix avec des filtres dorés, vous, vous pleuriez sincèrement des inconnu·e·s, et rien que pour ça, merci ! 

        De mon exil, je regarde ce monde où la compassion s’use plus vite qu’une batterie de smartphone et pourtant vous êtes encore là, têtus, indécrottables, magnifiques. Vous manifestez sous la pluie, vous boycottez entre deux factures, vous répondez aux trolls avec des faits, ce qui de nos jours relève de l’héroïsme. Ne croyez pas que c’est inutile. Chaque mot que vous écrivez, chaque pancarte que vous tenez, chaque silence que vous refusez c’est un caillou dans la chaussure de l’injustice. Et je vous assure, à force de cailloux, même l’oppresseur finit par boiter. 

        Le combat est long, oui, mais il dépasse la Palestine. Il parle de ce système planétaire qui écrase les faibles, repeint ses crimes en stratégie, et appelle ça ordre international. Nous sommes devenu·e·s le miroir du monde. Ce qui se passe ici n’est pas un conflit. C’est un test. Un test pour savoir combien de temps l’humanité peut regarder l’horreur sans devenir complice. Alors tenez bon ! Continuez à déranger, à douter, à aimer à contre-courant, ne laissez pas la normalité anesthésier vos consciences ! Parce qu’à la fin, ce combat n’est pas entre Palestiniens et Israéliens mais entre ce qu’il reste d’humain en nous et ce que la puissance aveugle veut nous faire devenir. 

        Le jour où la Palestine sera libre et elle le sera ne serait-ce que par entêtement, on vous accueillera à bras ouverts. On fera une fête que même les étoiles viendront regarder. On dansera, on rira et on racontera aux enfants qu’au milieu du désastre, des gens, quelque part, ont refusé d’être indifférent·e·s. Et ce jour-là, peut-être, on cessera de vous appeler « les soutiens de la Palestine », pour vous appeler tout simplement, les survivant·e·s de l’humanité. Avec tendresse, ironie et poussière dans la gorge, un palestinien en exil, toujours debout.


 

 

dimanche 9 novembre 2025

9 novembre 2025 : poème du mois

 

Le silence n’est pas une fin de non-recevoir ni une rupture. Il est même le test absolu, en amitié comme en amour. L’être avec qui on peut se taire en harmonie, c’est l’élu.

(Amélie Nothomb, Psychopompe, Albin Michel, 2023)

 

                    J'avais envie de publier le poème du mois, que j'ai trouvé dans le recueil de Pierre Rogissart, La porte de Brandebourg (L'atelier imaginaire, Le dé bleu, 1998, Prix spécial du Jury Max-Pol Fouchet). C'est un des livres de poèmes que je possède depuis longtemps, et que je viens de lire seulement ce mois-ci. Voici donc un poème non titré et qui m'a beaucoup plu. Je ne sais pourquoi il a pénétré mon âme.

 

                                                           Ce qu'on ne peut savoir

                  ressemble à ce soleil sibérien

                                                            et ces fleuves si grands

                  où poser nos filets dans le distance

                  et dans le dernière ruine

                        Incompréhensibles

                                                    ces nausées

                aux ascensions de basalte !

                Ma main au creux de l'averse

                nos chemins d'étincelles pour nos viols d'équarrisseurs

                       Je me suis baissé pour d"poser une pierre

                                                    et je suis peut-être né. 


     




 

vendredi 7 novembre 2025

7 novembre 2025 : Festival Cinémed 2025, un bon cru.

 

9 mai 1922 : Il me semble que ma solitude n’est ni plus grande ni plus profonde que celle d’autrui. Chacun de nous est solitaire et réduit à soi-même. Chacun de nous est une énigme. Chacun de nous se dissimule sous mille voiles et quelle différence y a-t-il entre une personne solitaire et une autre, excepté que l’une exprime sa solitude et que l’autre la garde secrète ?

(Khalil Gibran, Lettres d’amour, trad. Claude Came et Anne Durouet, Librairie de Médicis, 1996)

 

                    Eh bien, me voici de retour de ma longue vadrouille en solo qui m'a mené d'abord à Lamalou-les-Bains (pour voir ma sœur Monique et son mari), puis à Montpellier (pour le Festival de cinéma Cinémed et pour l'exposition de Jean-Pierre Allano), et enfin à Nice (pour revoir mon ami de jeunesse Alain, pas vu depuis 2023). Le tout en train. Voyage tranquille, où j'ai pu éprouver la solidité de la qualité de ma solitude, autant que les contacts que j'ai pu lier. Je continuerai donc mes vadrouilles autant que mon état de santé le permet. D'ailleurs, rien que pour aller vois mes enfants et leur famille, ma fille en Angleterre, et mon fils presqu'en Suisse, ça m'oblige à de longs déplacements. Et je ne vais pas cesser d'aller voir le reste de ma famille et de ma belle-famille, et tous mes amis, disséminés à travers la France.

               Aujourd'hui, je vais simplement évoquer le Cinémed. J’ai envie de dire que ce fut un grand cru : presque tous les films que j’ai vus étaient de bons, voire d’excellents films. Un certain nombre d’entre eux vont sortir dans les mois qui viennent et j’aurai peut-être envie de les revoir et d’y entraîner des amis à ma suite. Les films en compétition, les films en avant-premières, les documentaires, les films d’animation, les courts métrages se côtoyaient, auxquels s’ajoutaient les rétrospectives : Dino Risi, Raymond Depardon, Fernando León de Aranoa, dont j’ai vu (ou revu avec plaisir) respectivement quatre, un et deux films.

                    Il se trouve que Les dimanches de  Alauda Ruiz de Azua, a obtenu l'Antilope d'or, la plus haute récompense. C'est un très beau film sur une famille espagnole dont la fille prend la décision de se faire bonne sœur ! Thème donc très inhabituel, surtout à notre époque de déchristianisation voire d'anti-religion massive. Autre film de consonance espagnole mais réalisé par la Marocaine Maryam Touzani, Rue Malaga se passe à Tanger dans la communauté hispanique de cette ville. Une vieille Espagnole (géniale Carmen Maura) née à Tanger mène une retraite paisible quand sa fille débarque en annonçant qu'elle va vendre l'appartement où la mère a toujours vécu.

                    Le film italien Gioia mia, de Margherita Spampinato : narre un été passé entre un jeune garçon et sa grand-mère. Encore un film de famille, Cette magnifique leçon de vie mêle tradition et modernité, Jeunesse et vieillesse, Lenteur et vitesse. Lent apprivoisement de l'un à l'autre, Ce fut ma découverte préférée. Mais le cinéma italien explorait déjà ce thème dans les années 60, J'ai vu aussi un film rarissime de Dino Risi Le jeudi, Il raconte la rencontre entre un père (Walther Chiari) esseulé. Sa femme l'a quitté à cause de ses fanfaronnades et mensonges imbéciles. Il n'a pas vu son fils depuis cinq ans. On le lui confie pour une journée seulement. Comédie un peu amère.

                    J'ai vu beaucoup d'autres films, mais j'en parlerai à l'occasion de leur sortie en France, s'ils sortent.


                     

 

                      

 

 

 

 

 

 

 

mardi 14 octobre 2025

14 octobre 2025 : la chanson du mois, Rezvani

 

Tant que tu ne m’oublieras pas, je vivrai dans ton cœur.

(Toshikazu, Kawaguchi, Le café où vivent les souvenirs, trad. Géraldine Oudin, Albin Michel, 2023)

 

                 D'avoir revu Mathieu le week-end dernier, et du fait que Mélanie et lui attendent un bébé, m'a rappelé le souvenir de la Guadeloupe et de sa toute petite enfance, et de la joie que nous avions, Claire et moi, de vivre cette découverte d'un petit être humain qui ne comptait que sur nous deux pour l'aimer, le nourrir, l'éveiller, le faire grandir, lui apprendre à marcher, à jouer, à sourire, à découvrir le monde, à s'émerveiller... Et évidemment, je sentais Claire toujours présente, à nos côtés, lors de notre promenade le long du Rhône. 

                Et je me suis souvenu qu'en 2005, pour les 85 ans de ma mère, nous avions chanté ensemble Les mots de rien, la chanson de Serge Rezvani que je propose ce mois-ci. Pour ceux qui ne connaissent pas Rezvani, il est originaire d'Iran, et c'est un écrivain que j'ai suivi dans ma carrière de bibliothécaire, un artiste aussi et un auteur-compositeur que j'ai connu depuis le beau film de Truffaut, Jules et Jim, où Jeanne Moreau chante sa chanson Le tourbillon. Mais Rezvani chante aussi lui-même ses œuvres, très différemment de Jeanne Moreau. En souvenir de Claire, je me suis offert il y a une dizaine d'années un coffret de toutes ses chansons, paru chez Actes sud.

 

Les mots de rien (Rezvani)


L’amour s’exprime avec des mots comme ça
Des mots de tous les jours
Des mots tout gris des petits mots de rien
Des mots de rien du tout

On dit au saut du lit :
« Bonjour, il fait beau, as-tu bien dormi ? »
Ces mots si tendres au tendre écho
Comme un pur reflet dans l’eau

Ces mots de moins que rien
Respirés par toi tissent mille liens
Ces mots de moins que rien du tout
Échangés de nous à nous

Ces mots qui viennent et coulent au fil des jours
Ces mots qui tournent court
Tous ces mots qui ne pèsent pas bien lourd
Pour moi sont lourds d’amour

On se dit à minuit :
« – T’as les plis aux yeux dans l’coin quand tu ris
– Quand j’ris, mais oui mais oui chéri
Et toi quand tu me souris »

Ces mots de moins que rien
Respirés par toi tissent mille liens
Ces mots de moins que rien du tout
Échangés de nous à nous

L’amour s’exprime avec des mots tout chauds
Des petits mots bien clos
Des mots petits petits tellement petits
Qu’ils ne riment que pour moi
Qu’ils ne riment que pour toi
Qu’ils ne riment que pour nous

https://www.youtube.com/watch?v=VEMuVAIteDY


 

dimanche 12 octobre 2025

12 octobre 2025 : la violence de l'ordre établi

Le crime devient payant

Les criminels sont prospères

Le crime s’appelle vertu

Le juste obéit au bandit

La force prime le droit

La terreur fait loi 

(Sénèque, Hercule furieux, trad. Florence Dupont, Actes sud, 2012)

 


 

                     Je viens de passer quelques jours très cinéphiles grâce au Festival International du Film de Bordeaux. J'y ai vu sept ou huit films intéressants, des fictions et des documentaires venant de divers pays, souvent des films en avant-première et qui sortiront ou pas dans les prochains mois. Car un certain nombre de films de festivals de cinéma sont à la recherche de distributeurs.

                    Je parlerai de trois d'entre eux seulement aujourd'hui.

                    Le film qui m'a touché le plus profondément est un film d'Alice Douard, Des preuves d'amour. Les réalisatrices étaient en force cette année. Le film raconte l'histoire de deux femmes qui se sont mariées entre elles. Nadia attend un enfant par PMA. Céline est très attentive à sa compagne ; mais, placée sous le regard des autres (familles, ami.e.s, docteurs, juristes, collègues, etc.) elle heurte à la difficulté d'exister dans la parentalité, d'être mère elle aussi elle aussi. Il faut beaucoup d'amour pour résister à la pression, voire à la violence de l'environnement sociétal peu averti de cette situation nouvelle. C'est un film qui m'a bouleversé par l'amplitude son humanité, d'autant plus que je connais dans ma famille proche un état de choses identique. Si le film pouvait faire évoluer les mentalités, j'en serais ravi, mais je crains que sa diffusion ne soit que trop discrète. J'irai le revoir à sa sortie.

                    Pendant plusieurs années, Laurie Lassalle a filmé la Z.A.D. de Notre Dame des Landes depuis l'abandon du projet d'aéroport,  Dans son film Forêt rouge, on voit donc ce laboratoire de vie, se transformer peu à peu en un terrain de lutte pour sauvegarder les acquis démocratiques des années précédentes : l'occupation d'une forêt en construisant un foyer de vie qui bouscule les conventions sociales et culturelles. C'est que les occupants cherchent à proposer une autre vision de l'avenir, plus écologique, loin des folies commerciales, un lieu convivial, en autogestion permanente. Au fil des saisons et des années, ils ont construit, ils ont cultivé, ils on enchanté et bouleversé le territoire, pour en faire une utopie concrète. Et voilà qu'ils sont rattrapés par la violence des forces de l'ordre prêtes à détruire, à, transformer leur refuge en un champ de bataille d'une fureur insensée. Cette répression de l'État m'a fait penser à la violence institutionnalisée d' Israël vis-à-vie des Palestiniens. Mais les zadistes font preuve (comme les Palestiniens) d'une, force d’âme pour résister au mépris et aux vexations institutionnelles,garder assez d’énergie pour ne pas avoir peur et pour reconstruire quand les soi-disant forces de l'ordre ont tout détruit, pour tenir face aux persécuteurs. La résistance, l 'obstination, la dignité de ces femmes et de ces hommes font plaisir. Si tous les êtres humains leur ressemblaient, au lieu de s'engluer dans notre société de consommation et de loisirs imbéciles !

 


                    Quant à L'agent secret, le film brésilien de Kleber Mendonça Filho, il suit les traces d'un universitaire menacé par la dictature des années 70 pour des raisons qu'on ne saisit pas tout de suite. C'est un thriller plein de fausses pistes, de situations tendues, oppressantes, qui ne cache rien de la complexité des choses, des labyrinthes permanents de  de la bureaucratie dictatoriale, des difficultés de vivre plus ou moins cachés, dissimulés sous de faux noms. Autant dire que le récit n'est pas linéaire. Pas question de s'endormir si on ne veut pas perdre le fil dans l'enchevêtrement des destinées;. Un film magistral que je reverrai volontiers quand il sortira.

                    Sur ce, en fin de semaine, je file vers Montpelleier assister à mon quinzième Cinémed, Festival de cinéma méditerranéen, où j'espère voir quelques bons films des pays du pourtour de la Méditerranée, quelques amis aussi et de la famille.


             


 

 

 


                        

jeudi 9 octobre 2025

9 septembre 2025 : le poème du mois : Lamartine

Ce n’était pas le lieu qui comptait, mais la personne qui le marquait de son empreinte.

(Ewald Arenz, Le parfum des poires anciennes, trad ; Dominique Audiard, Albin Michel, 2023)

 

le château de Prangins (source : wikipedia)

                    Je viens de  passer deux très belles journées à Ferney-Voltaire  pour voir Mathieu et Mélanie qui y attendent un bébé. On s'est promené le long du Rhône, sur les bords du lac Léman, on a visité à Prangins '(canton de Vaud) le château de Prangins, château du XVIIIème sièclee, son jardin potager et l'exposition "Tours du monde" qui y était montrée. Heureusement, j'ai utilisé le train au retour, et - hasard d'un détournement parChambéry, à la suite de travaux sur la voie et de découvertes d'un obus sur le chantier -, j'ai longé le lac du Bourget qui, si je ne me trompe, a inspiré à Lamartine le beau poème qui suit  et que je vous offre. Il fut un temps où je le connaissais par cœur, mais il faut que je le réapprenne !     

lac du Bourget (source : wikipedia)
         

                            Le lac

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
                Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
                Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
                Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
                Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
                Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
                Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
                Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
                Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
                Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
                Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
                Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
                Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
                Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
                Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
                Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
                Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
                Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
                Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphirr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
                De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
                Tout dise : Ils ont aimé !

 

                        Lamartine            

 

jeudi 2 octobre 2025

2 octobre 2025 : la surbouffe

 

Qui sont les miens ? Les miens : ceux qui mangent mal, dorment mal, ceux qui n’ont rien.

(Eduardo Galeano, La chanson que nous chantons, trad. Régine Mellac et Annie Morvan, Albin Michel, 1977)

 

                    Je ne sais pas si vous avez remarqué : les restaurants n'ont jamais été aussi nombreux, les terrasses de beaucoup d'entre eux aussi bondées. Je sais que ça va de pair avec ce qu'on appelle aujourd'hui le surtourisme, avec également notre société de riches (et de moins riches) qui se complaisent dans la surconsommation. Et pourtant, l'inégalité alimentaire est la pire des inégalités. Un pourcentage important de la population mondiale  est littéralement affamée, et parfois volontairement, comme à Gaza en ce moment. Au point qu'un poète palestinien a pu comparer la guerre meurtrière de Gaza à la guerre de Troie, et l'arrivée des camions de vivres venus d’Égypte au "cheval de Troie" :

L’Égypte t’a enfin apporté plusieurs chevaux de Troie / Hulule de joie / car les chevaux, à Dieu ne plaise ! / Ne sont pas remplis de soldats / juste de vivres  

(Gaza, y a-t-il une vie après la mort ? Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, trad. Abdellatif Laâbi, Points, 2025)

                     Je suis affolé par l'abondance de victuailles qui nous entouraient cette année à la Fête de l'Humanité. J'ai été frappé par le nombre de stands qui proposaient de la nourriture, qui m'ont paru nettement plus nombreux que ceux qui offraient une autre vision de la politique, de la solidarité, des changements à effectuer, des débats et des discussions sur le comment vivre mieux, avec davantage d'égalité et de fraternité. À croire que désormais le militantisme n'existe plus. Qu'on ne veut pas d'une société plus juste, plus égalitaire, plus fraternelle. On s'empiffre donc, dès qu'on peut, sans doute pour oublier, et on ne sort plus de cette surconsommation alimentaire effrénée. Quitte à s'endetter et, avec les caisses automatiques et le pesage qui nous est confié, à tricher sur les prix et donc à voler.

                    J'avoue que ça me donne envie d'apprendre à jeûner, il y a même des stages pour ça. Je ne comprends pas cette hystérie de mangeaille, au point que quand on revient de voyage, la première question qu'on te pose, c'est "qu'est-ce que t'as mangé de bon ?" Si je réponds : "j'ai vécu avec les autochtones, c'est un pays très pauvre, (ce qui fut le cas de mes voyages à Cuba ou à Madagascar), on mange ce qu'il y a et en quantité mesurée, et ça ne m'a nullement gêné !" La conclusion que mes questionneurs en tirent, c'est : "Je suis pas prêt d'aller dans ces pays".

                    Pourtant, je sais que l'art culinaire existe, même dans un pays pauvre. Mais voilà, je n'ai pas envie de manger mieux ni davantage que les gens du pays en question. Pendant tous mes voyages en cargo, j'ai été le seul (avec peut-être Janeta, la Hollandaise du trajet vers le Pérou) à ne pas me plaindre des repas. J'ai même demandé une fois au cuisinier de me servir le menu qu'il destinait aux matelots philippins, qui avaient leur propre salle à manger, pour comparer. Je savais que je ne voyageais pas dans un paquebot avec une nourriture raffinée pour contenter les richards qui peuvent s'octroyer ce genre de voyage.

                    Et aujourd'hui qu'on parle de guerres (il y en a partout dans le monde), de famine organisée, on voudrait encore que je me goberge. Eh bien, non ! Jésus disait, reprenant une parole de l'Ancien Testament : "l'homme ne vit pas de pain seulement". Aujourd'hui, le message du Christ est largement oublié, plus personne ne le cite. De même, cette valeur essentielle qu'est le silence terrifie la grande majorité des gens, plongés dans le bruit des écouteurs, les conversations téléphoniques incessantes (j'ai entendu l'autre jour un petit garçon, dans la rue qui implorait sa mère : "Eh, maman, s’il te plaît, est-ce que tu peux arrêter d’appeler quelqu’un au téléphone ?"), les télévisions tonitruantes...

 

                    Bon, je ne vais pas refaire le monde, mais empêchons les grands de ce monde d'affamer, de piller, de bombarder, de détruire, et revenons au silence bienfaiteur, à la frugalité heureuse, à la douceur de vivre, à la paix satisfaisante, au paradis en somme !



mercredi 1 octobre 2025

1er octobre 2025 : réenchanter la mort

nous qui ne savons plus ce qu’est la mort somptueuse, nous qui cachons la mort, qui la taisons, l’évacuons au plus vite comme une affaire gênante, nous pour qui la bonne mort doit être solitaire, rapide, discrète

(Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Gallimard, 1986)


                    La ville de Bordeaux a accueilli le 2ème Contre-salon des vieilles et des vieux du 26 au 28 septembre dernier, organisé par le CNAV (Conseil National Autoproclamé de le Vieillesse). L'idée est de "ne rien vendre, partager simplement des expériences, des bouts de savoir, histoire de prendre en main notre vieillesse et de ne pas laisser des experts parler en notre nom", ainsi que le proclame la devise du CNAV, "RIEN POUR LES VIEUX SANS LES VIEUX". Des expositions, des assemblées plénières, des ateliers, des animations artistiques (musique, danse, théâtre, lectures), des conférences faisaient partie d'un programme très chargé. Il y avait du monde et ce fut un grand succès. 

                    Parmi les thèmes abordés, projets inter-générationnels, habitat partagé pour seniors, la vieillesse des minorités, la place des vieux dans la cité, les vieux et la transition écologique, la transmission, la représentation des vieux, la grande dépendance, les coopératives d'habitants, que pense-t-on des vieux ?, la précarité, apprivoiser la mort, l'isolement, le corps, l'accès à la culture, l'accès aux droits, les EHPAD, la retraite, le sens de la vie, etc... C'est dire la variété des échanges qui entraînait qu'il y avait quatre ateliers en même temps dans des lieux différentes. Impossible donc de participer partout. Il fallait choisir.

                Pour ma part, je n'y suis allé qu'un après-midi et j'ai pu assister à l'atelier "Le sens de la vie" où les intervenants avaient interviewé un certain nombre de vieilles et de vieux pour leur demander comment ils avaient eu l'impression d'avoir réussi à donner un sens à leur vie. C'était impressionnant. Puis j'ai enchaîné sur les conférences "comment apprivoiser la mort aujourd'hui". Dans un monde où la mort est souvent médicalisée et masquée, voire tabou, les intervenants ont parlé de se préparer à la mort, d'en parler (les fameux cafés mortels - comme celui où j'ai participé au mois d'avril dernier où on discute de la mort, de la relation qu'on a avec elle et des derniers moments vécus avec ceux ou celles qui sont parti.e.s, les festivals de la mort, oui oui ça existe), de l'euthanasie et du suicide assisté, etc. 

                    Et je dois dire que j'en suis sorti revigoré. Oui, on peut et on doit parler de sa propre mort, sans en avoir peur, on peut s'y préparer peu à peu, penser à "ses" morts sans attendre un prétendu "jour des morts" : pour ma part, mes morts sont surtout ma grand-mère maternelle, celle qui vivait chez nous et que j'ai donc côtoyée intimement pendant l'enfance et l'adolescence, mon frère aîné Michel qui m'a tant protégé dans ma jeunesse, ma femme Claire qui m'a si efficacement préparé à sa disparition, quelques-uns de mes amis, Igor, Georges, Odile, que j'ai accompagnés jusqu'au bout, quelques autres encore...

                    Comme m'avait enseigné ma grand-mère, tant qu'on pense encore à eux, nos morts gardent une place dans notre cœur. Ils vivent en nous. Ainsi, quand je dois prendre une décision importante, je me dis toujours : "Qu'aurait fait ma grand-mère ?", et elle me dicte encore une réponse. Pendant mes voyages en cargo, Claire m'a accompagné, elle dont le dernière phrase audible fut : "le voyage en cargo, il faut que tu le fasses, pour moi". J'en ai fait quatre, en 2010, 2013, 2015, 2019-2020, et elle fut là, qui veillait sur moi sur chacun des cargos. Chaque fois que j'écris un poème, mes amis poètes, Georges et Odile, sont là aussi, et je sais instantanément, rien qu'en pensant à eux, si ce que j'ai écrit est bon ou mauvais. Quant à Igor, que j'ai assez peu connu, les trois dernières années de sa vie seulement de 2010 à 2013, j'ai eu l'heureuse idée de l'emmener à Venise avec moi en août 2012 : je ne savais pas qu'il était au bout du rouleau, mais mon invitation a été pour lui une bouffée d'air et un grand moment, comme me l'ont affirmé ses parents le jour de l'enterrement.

                    Maintenant, je suis apaisé, Claire m'a fait apprivoiser la mort, je n'ai pas peur, ni de la maladie, ni de la douleur, ni des derniers moments. J'ai bien et longtemps vécu. Je sais que je laisserai des traces dans les cœurs de celles et ceux que j'ai aimés. Et ma vie va continuer, simple et tranquille, comme j'ai toujours vécu, dans le partage, la solidarité et le souci des autres.