Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 25 novembre 2016

25 novembre 2016 : lectures en vadrouille 3


La ferveur, le feu, ne sont pas des choses qui durent. La vie a vite fait de les étouffer comme on étouffe un feu de prairie.
(Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie, Boréal, 2013)

Je vais avoir bientôt 71 ans. Est-ce pour cela, et pour mes souvenirs d'école primaire de campagne et d'internat de lycée - où sans être un élève difficile, je me considérais comme un jeune sauvageon enchaîné à mon pupitre -, mais le livre de Gabrielle Roy, si rempli d'amour pour les enfants de toute nature qui lui étaient confiés alors qu'elle était toute jeune institutrice, m'a transporté dans un autre temps : celui de mon enfance et de ma jeunesse...
Il n'y a pas beaucoup de livres qui nous y ramènent... Dans mes lectures (nombreuses pourtant) de ces dix dernières années, depuis que je suis en retraite, je ne vois que le merveilleux roman-fleuve de Romain Rolland, Jean-Christophe, ou celui d'Henri Bosco, L'enfant et la rivière. Il faudra y ajouter Ces enfants de ma vie, que j'avais acheté à la Librairie du Québec lors d'un séjour parisien, et que je viens de lire, enfin, commencé pendant ma dernière vadrouille et achevé à Bordeaux, dans le calme de mes soirées monacales. Peut-être faut-il avoir un certain âge, ou du moins avoir "vécu", comme on disait autrefois, pour en saisir toute l'âme enchantée (tiens, encore un titre de Romain Rolland), tout ce qui se cache sous l'écriture, la finesse des perceptions, la justesse du ton employé, la délicatesse des sentiments évoqués.


Gabrielle Roy (1909-1983) est une romancière canadienne d'expression française. Elle fut institutrice rurale dans le Manitoba à la fin des années 20, époque où l'immigration était importante : "En repassant, comme il m'arrive souvent, ces temps-ci, par mes années de jeune institutrice, dans une école de garçons, en ville, je revis, toujours aussi chargée d'émotion, le matin de la rentrée. J'avais la classe des tout-petits. C'était leur premier pas dans un monde inconnu. À la peur qu'ils en avaient tous plus ou moins, s'ajoutait, chez quelques-uns de mes petits immigrants, le désarroi, en y arrivant, de s'entendre parler dans une langue qui leur était étrangère." Elle rapporte dans Ces enfants de ma vie des portraits d'élèves qu'elle a eus : six en tout, à qui elle s'est efforcée d'ouvrir les yeux sur le monde et sur la connaissance, en ces lieux perdus (ils avaient souvent une longue trotte à pied pour rejoindre l'école) et cette période ingrate, qui précédait ou suivait la Grande dépression. 
On suit donc dans l'ordre : Vincento, le petit Italien effrayé par la rentrée scolaire, qui commence par donner des coups de pied à la maîtresse ; Clair, l'Irlandais si sage et trop pauvre pour donner un cadeau de Noël à la maîtresse ; Nil, le petit Ukrainien de six ans à la voix d’alouette, qui va chanter ses chansons ukrainiennes pour la mère de l'institutrice paralysée et lui redonner foi pour qu'elle marche à nouveau, et qui ramène le calme partout dès qu'il chante ; Demetrioff, le jeune Russe battu par son père et qui se révèle un artiste de la calligraphie ; André Pasquier, qui, à 11 ans, est l'homme de la maison (son père est absent et travaille sur des chantiers éloignés, sa mère, enceinte, doit rester couchée pendant toute sa grossesse, et il y a le petit frère de cinq ans à qui il apprend à lire : "vous allez voir, mamzelle, quand il viendra à l’école, il sera bien meilleur élève que moi").
Et puis le plus long récit (épisode intitulé Des truites dans l'eau glacée) concerne Médéric, l'adolescent rebelle qui vit avec un terrible père (sa mère, Indienne, est repartie dans sa tribu) et qui va faire découvrir à la jeune institutrice les secrets de la nature : "Le voici jouant au jeune adulte de 14 ans… J’avais 18 ans (…) il me dépassait d’une tête, et davantage dans bien des choses de la vie". Il tombe amoureux de son institutrice et va l'emmener dans une chevauchée vers les collines où il a l'habitude de vagabonder seul à la découverte des mystères des collines sauvages. Il va lui montrer les truites qui, dans l'eau glacée, se laissent prendre dans la main et caresser : "C’est un mystère, mamzelle ?" Cet amour très pur laissera des traces chez la maîtresse, qui part ensuite enseigner en ville, mais ne pourra jamais oublier cette expérience extraordinaire : "Je suppose qu’avant d’en venir à l’amour, on est saisi du pressentiment que viendra de ce côté-là l’essentielle souffrance de la vie et que l’on cherche, comme on peut, à s’en cacher, blotti en de frêles abris...".
L'institutrice est alors une toute jeune fille, qui vient à peine de quitter son enfance. Tous les élèves que l'auteur nous présente dans ces six nouvelles sont souvent fragiles ou malheureux, rarement bons en classe, mais elle sait trouver en chacun le talent à dénicher ou se montrer consolatrice. Cette école rurale de l'ancien temps, les parents, souvent originaires d'un peu partout en Europe, fraîchement immigrés, illettrés parfois et maîtrisant mal la langue du pays, tenaient à l'honorer en invitant l’institutrice à souper. Elle aperçoit ainsi en pénétrant dans l'intérieur de ces immigrants, toute leur misère et leurs difficultés, les espoirs qu'ils mettent dans l'importance de l’éducation, les sacrifices qu'ils font pour que leurs enfants aient une vie meilleure, et finalement la hauteur de sa tâche, à elle.

Un très grand livre, que je recommande vivement. Tous les aspirants instituteurs devraient le lire, et même les enseignants en activité ! Quand je disais qu'on peut très bien vadrouiller, et ne pas s"encombrer de lectures creuses...

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