Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 4 novembre 2016

4 novembre 2016 : Palme d'or méritée


Avez-vous remarqué que dans ce monde Dieu se tait toujours ? Il n’y a que le diable qui parle.

(André Gide, Les faux monnayeurs, Gallimard, 2007)

Rien ne montre davantage la vérité de la phrase citée en exergue dans le roman de Gide que certains événements, certains romans, certains films.
Je sors de la Palme d’or de Cannes, à la fois ébloui, ému et terrifié : ébloui par la rigueur avec laquelle le cinéaste britannique de quatre-vingts ans (et son scénariste) établissent un constat accablant ; ému par les personnages principaux : Daniel Blake, l’ouvrier sexagénaire obligé de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques et Katie, la mère célibataire qu’il croise sur son chemin, contrainte par les services sociaux à s’expatrier avec ses deux gamins à plus de 400 km de Londres ; terrifié par l’inepte absurdité et l’inhumanité glaçante d’une administration sociale dont les maillons sont aberrants. Il y a là un regard affûté sur la thatchérisation de nos sociétés, encore rampante en France, mais déjà très nettement menaçante, car les grands médias préparent nos esprits à la subir : et ce ne sont certes pas les candidats à la présidentielle de 2017 qui vont nous apporter la preuve du contraire, ils sont tous à mettre dans ce panier-là, à proposer davantage de privatisations, de précarisation, de suppression du soi-disant "assistanat"

 

On a donc avec Ken Loach un cinéma social radical, seul moyen de dénoncer les méfaits de la libéralisation qui, elle-même, est totalement radicale. Et, après, on s’étonne de voir que certains choisissent de se radicaliser d'une autre manière. En quelque sorte, Moi, Daniel Blake fait parler le diable de Gide et décrit avec acuité l’enfer que sont devenues la recherche du boulot et l’administration anglaise chargée de gérer le problème. Daniel Blake, au début du film, après une crise cardiaque sur son lieu de travail (charpentier, il est tombé sur son échafaudage), est déclaré inapte à la reprise immédiate du travail par son médecin, le cardiologue et le kiné qui le suivent. Mais l’aide sociale que l’État lui propose est très conditionnelle : un "décisionnaire" invisible (une sorte de Big Brother auquel sont soumis les employés de l’équivalent anglais de notre Pôle Emploi) lui signifie de pointer au chômage et de se mettre à la recherche d’un emploi, sous peine de se voir couper les maigres allocations qu’il perçoit. Alors même que la médecine ne l’autorise pas à reprendre le travail. Cherchez l’erreur.
Au Job center, Daniel Blake vient au secours de Katie, une jeune femme paumée, malmenée par des agents de l’administration insensibles et implacables : nouvellement arrivée à Newcastle, elle n'a pas pris le bon bus, est arrivée en retard au rendez-vous, sanction immédiate, elle ne touchera pas de sitôt ses allocations. Le vieil homme va désormais – tout en continuant à se battre pour faire établir ses droits, en dépit des bâtons dans les roues que lui livrent l’obscénité de l’administration et la nécessité de se mettre au numérique, lui qui ne connaît rien aux ordinateurs, encore une belle invention qui permet de repousser les frontières de l’inhumanité – se consacrer à Katie et à ses deux jeunes enfants, Daisy et Dylan, nés de deux pères différents (et absents), c’est-à-dire à ceux qui ont besoin de lui.
On suit donc Daniel Blake et Katie dans leurs démarches administratives kafkaïennes (il faut remplir des tonnes de paperasses ou des fiches interminables sur internet, se livrer à des appels téléphoniques inutiles car on tombe sur un centre d’appel aux longues plages musicales et qui se contente, quand enfin il y a une réponse, de rappeler les règles absurdes édictées par l’État) destinées en fait, par leur complexité et l’aberration du comportement souvent ubuesque des agents abrités derrière les règlements et les directives, à les inciter à y renoncer (on sent même que les agents de l'administration sont soumis à des pressions terribles de leurs dirigeants, comme si, pour oppresser le public, ils devaient eux-mêmes subir l'oppression). "Nous ne sommes pas des chiens", clame Daniel ; encore ces derniers sont-ils sans doute mieux traités... Il va finir par se révolter, mais la police est là...
Nous n’en sommes pas encore là en France, mais on s’en rapproche à la vitesse grand V, avec tous les médias qui dénoncent trop souvent les prétendus "assistés", avec ceux qui trouvent que les allocations diverses sont excessives (y compris le minimum vieillesse ou le RSA : je voudrais les voir survivre avec, moi !), avec les associations caritatives qui suppléent les défaillances de nos gouvernants, et aussi avec tous les signes d’une économie parallèle qui permet aux démunis de vivre, enfin, avec autre chose que des emplois sous-payés. À cet égard, trois scènes du film sont significatives : celle, bouleversante, à la Banque alimentaire, où l’on voit s’effondrer d'inanition Katie qui se privait de manger pour donner la maigre nourriture à ses enfants ; celle où l'on voit Katie contrainte de se prostituer, au grand désespoir de Daniel ; et celle où l’on voit le jeune voisin de Daniel expliquer son plan de procéder à la vente directe, au black, de chaussures qu’il importe directement de Chine, en court-circuitant le commerce traditionnel et ses innombrables intermédiaires, plutôt que de continuer les petits jobs de merde. Et on comprend mieux pourquoi il y aurait moins de chômeurs en Angleterre : vu le parcours du combattant pour s'inscrire, beaucoup doivent y renoncer, parmi les plus pauvres, les plus démunis et les plus inaptes à manipuler internet !
Oui, avec ce film, comme toujours joué à la perfection, Ken Loach nous offre une plongée formidable dans des aspects sordides de notre réalité. Mais voulons-nous les voir ? Moi, oui, car les voir, c'est comprendre notre monde, et peut-être agir sur lui.
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Et, pendant ce temps-là, après la farce wallonne, les grands de ce monde continuent de signer en catimini des traités commerciaux qui vont accentuer les dégâts que constate le film. 
Triste époque. Il est vrai que je n'y suis plus pour très longtemps.
 

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