Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 22 novembre 2016

22 novembre 2016 : vadrouille 2 : Paris


Qui, s’il est normal et bien pensant, marche sur un fil ou s’exprime en vers ?
(Jean Genet, Le funambule, L’Arbalète, 1958)


Me voici donc arrivé le lundi 14 à Paris chez les cousins de Claire, François et Claire (cette dernière, surnommée Claire 3, puisqu’il y avait déjà deux Claire dans la famille, la mienne et une sœur de François). Qui, comme d’habitude, m’ont accueilli chaleureusement, et chez qui j’ai également admirablement bien mangé ! Je ne ressens plus désormais cette fragilité qui était encore la mienne il y a quatre ou cinq ans. Je sais que je circulerai à vélo, et je suis là, "l'âme enchantée", pour reprendre la belle expression du roman de Romain Rolland, pas encore lu, mais que je garde précieusement dans les rayons de ma bibliothèque.

 
Le mardi 15, je me suis baladé dans Paris, j’ai acheté des cartes postales pour compléter celles achetées en Bretagne et aviser mes correspondant(e)s de ma nouvelle vadrouille. Le soir, nous sommes allés au cinéma voir Le client, le film iranien d’Asghar Farhadi (réalisateur du célèbre Une séparation, qui a cartonné il y a quelques années) : c’est un thriller vraiment palpitant, une histoire de vengeance d'honneur bafoué (je n'en dis pas plus, allez le voir !), extrêmement bien joué et d’une sacrée virtuosité, on ne s’ennuie pas une seconde pendant les deux heures !
Mercredi, je suis allé le matin à mon agence de voyages sur mer pour prospecter un futur voyage en cargo à l’horizon début 2018 ; j’aurai le choix entre : un tour du monde par Suez, coupé à Port Kelang en Malaisie et reprenant à Shanghai pour boucler la boucle par la Corée, le Japon et Panama (trois semaines de tourisme en Thaïlande, Birmanie ou Cambodge, sont proposées entre les deux) ou un aller du Havre à Buenos-Aires, avec séjour de découverte en Argentine et Chili d’un mois ou deux, et retour au départ de Valparaiso par Panama... À étudier dans les mois qui viennent, avec étude de l'espagnol dans le second cas. Ça pourrait être l’occasion de mettre au point un de mes manuscrits qui traînent en n’étant pas embêtés par la vie ordinaire et ses connections intempestives !

sur le chemin du Quai Branly, la cathédrale orthodoxe voulue par Poutine

L’après-midi, j’ai rejoint Christine P., autre collègue, elle connue depuis l’École Nationale Supérieure des Bibliothèques durant l’année scolaire 1969-1970, donc en dehors de mes copains de lycée une de mes plus anciennes amies. Nous nous sommes donné rendez-vous au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, où je n’avais encore jamais mis les pieds. L’ampleur du Musée nécessitant au moins une journée entière de visite (voire le "faire" en plusieurs fois, peut-être en visite guidée), nous nous sommes rabattus sur l’exposition The color line, qui évoquait la manière dont les artistes et écrivains africains-américains ont vécu la période de ségrégation raciale qui a suivi la Guerre de Sécession jusqu’aux années 60, et même depuis. Bien sûr, certaines clés de l’histoire des USA nous échappent. Je me suis aperçu avec effarement que je ne connaissais pas la moitié des écrivains noirs présentés ici, et je ne parle pas des artistes, dont la plupart m’étaient inconnus. Cependant, j’ai trouvé l’exposition fort intéressante, et propre à s’ouvrir à ce monde justement méconnu.






un de mes auteurs préférés 
 Romain Rolland






Le jeudi et le vendredi, je suis allé écouter les communications faites au Colloque Romain Rolland, un des moments-phares du cent-cinquantenaire de sa naissance. Vous qui me suivez de longue date, vous savez que je m’intéresse particulièrement à cet écrivain, un des rares intellectuels français de renom à s’être élevé contre la guerre de 14-18 et la fameuse Union sacrée (qu’aurait fait Jaurès, s’il n’avait pas été assassiné, se demandait-on ?). Ce fut passionnant. 
J’ai eu la joie de voir de jeunes intellectuels (et de moins jeunes) venant d’horizons et de pays divers (il y avait même un Japonais pour traiter de l'amitié et de la correspondance entre Romain Rolland et le sculpteur Hiroatsu Yakata) nous montrer le Romain Roland musicologue (le jeudi à la BNF) notamment à travers sa thèse sur l'histoire de l'opéra italien et ses études sur Mozart et surtout Beethoven ;  et le vendredi à la Sorbonne évocation de Romain Rolland écrivain de l’intime, par l’étude de son journal (encore en partie inédit) et de sa correspondance (également). Heureuse époque où l’on écrivait beaucoup de lettres : on a publié une quinzaine de volumes de correspondance de Romain Rolland (dont la correspondance croisée avec Stefan Zweig, autre intellectuel s’étant voulu au-dessus de la mêlée en 14-18), et il reste encore de nombreux inédits dans le fonds Romain Rolland de la BNF, désormais entièrement inventorié. 
Et surtout, ce colloque m’a donné envie de lire l’autre grand roman de Romain Rolland (après Jean-Christophe, qui lui valut le prix Nobel et le rendit célèbre dans le monde entier), L’âme enchantée, dont une personne rencontrée à Venise en septembre dernier m’avait dit qu’elle le préférait même à Jean-Christophe ! Plusieurs conférenciers l’ont évoqué et m’ont mis l'eau à la bouche : il figure dans mes futures lectures. Membre de l’association Romain Rolland depuis une quinzaine d’années, mais n’ayant jamais pu aller aux assemblées générales, j’ai enfin fait connaissance de sa présidente Martine Liégeois !




Et les soirées furent consacrées, avec mes cousins, au théâtre classique, dont je ne me lasse pas. Nous avons vu, au Ranelagh, une superbe mise en scène du Cid, de Corneille, en tragi-comédie, l’aspect comique étant apporté cette fois par le personnage du Roi, dont l’acteur disait les paroles avec un cheveu sur la langue et prenait des postures ridicules, sans parler de son costume. Heureusement, car l’histoire d’amour, pourtant connue par cœur, m’a fait venir les larmes aux yeux à plusieurs reprises : "Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix". C'était bien enlevé, avec des musiciens et avec les duels sur scène, s'il vous plaît !


Le lendemain, nous allâmes voir Les femmes savantes, dont j’attendais beaucoup. Nous avons joué cette pièce de novembre à juillet dernier, en amateurs sans doute. Mais enfin, je la connaissais assez bien pour voir comment des professionnels aguerris allaient s’en sortir. Jean-Pierre Bacri, je dois dire, est formidable en Chrysale. J’ai été étonné par Agnès Jaoui, qui ne joue pas une Philaminte forte et épanouie, mais pourquoi pas ? On comprend mieux ainsi qu’elle cède à la fin. Évelyne Buyle est une très bonne Bélise. Mais franchement, nous n’avons pas démérité par rapport à cette troupe de pros !

dans le parc du Palais Royal, une des chaises littéraires
 
Très bon séjour parisien donc, très culturel si l’on veut, mais qui correspond assez bien à mon état d’esprit actuel. Pourquoi cesserais-je de m’intéresser aux auteurs du début du XXème (Romain Rolland) ou classiques (Corneille, Molière) ? Il n’y a aucune raison. Leur langue est magnifique, ce qu’ils nous apportent est sans commune mesure avec les contemporains qui, souvent, avouons-le, nous tombent des mains. Surtout quand ils sont pris au piège de la médiatisation, ce que Romain Rolland appelait déjà en 1908 La foire sur la place dans un des dix volumes de son roman-fleuve, Jean-Christophe. Foire qui s’est bien évidemment accentuée depuis.
Et je suis "retourné, plein d’usage et raison", retrouver mon fils, mon frère et mes sœurs, ma fille bientôt, les Bordelais...
Et avec un grand merci à Claire et François, Christine P. et toutes les personnes rencontrées qui ont rendu le séjour plus qu"agréable !

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