Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 13 juin 2018

13 juin 2018 : les immigrés et nous


Non seulement il faut s’intégrer de force dans la société française, mais si, en plus, on réussissait à faire oublier notre peau, notre origine, ce serait parfait.
(Abdellah Taïa, Celui qui est digne d’être aimé, Seuil, 2017)


Cette phrase du beau roman de Taïa (auteur marocain que je suis depuis plusieurs années) est parfaitement illustrée par notre monde actuel. J’habite dans un quartier à forte concentration d’origine maghrébine et africaine. Je croise donc régulièrement au parc, en bas de chez moi, ou au supermarché, des femmes voilées. J’entends bien les critiques autour de moi : « Vous voyez bien qu’elles ne veulent pas s’intégrer ! » Je les accepterais volontiers, ces critiques, si elles venaient de féministes, ou de gens qui auraient fait de gros efforts pour aider à "intégrer", mais presque toujours elles viennent de gens racistes, et ce n’est pas la même chose. Personnellement, je m’habille comme il me plaît, comme je me sens à l’aise, le plus souvent en survêtement l’hiver, et en bermuda dès qu’il fait chaud. On va me dire :  « Un conservateur de bibliothèque honoraire devrait se balader en costume et cravaté ! » Moi, je comprends surtout que certain/es s’habillent comme ils/elles se sentent à l’aise, et tant pis pour le choc des cultures ! Comme d’ailleurs si c’était facile de s’intégrer !!! Quand, au bout de quatre générations en France, les autochtones continuent à vous demander : « D’où venez-vous ? », on voit bien la difficulté !


Deux films récents montrent la difficulté de l’adaptation d’immigrés au continent européen. La mauvaise réputation est un film norvégien ; il semble que dans ce pays, il y ait une forte immigration pakistanaise. L’héroïne est une très jeune fille d'origine paki, mineure, qui va au lycée et voudrait bien se comporter comme les jeunes de sa classe, flirter, rentrer assez tard, etc. Les hommes de la famille ne l’entendent pas de cette oreille : elle va apporter le déshonneur non seulement chez eux, mais dans toute la communauté. Prudent, le père la renvoie au Pakistan où elle cause aussi le scandale. Rapatriée en Norvège, on lui propose un mariage arrangé… D’une part, le film est très démonstratif et donc assez balourd, d’autre part il va alimenter le racisme ambiant qui n’a déjà que trop tendance à se développer. C’est pas mauvais, mauvais, mais ça entretient le vote FN ! Loin de moi de sous-estimer le problème de la femme en milieu musulman, mais il y a peut-être d’autres moyens de faire évoluer les choses que cette manière très sombre de nous les présenter. On voit d’ailleurs que ce sont les mères de famille qui entérinent la tradition et ne veulent pas que ça change, parce que ça les arrange ou bien qu’elles se disent qu'elles auraient vécu pour rien ?


Retour à Bollène est un film français de Saïd Hamich qui conte le retour en France dans sa ville natale, à l’occasion du prochain mariage d’une de ses sœurs, pour une durée limitée, d’un jeune homme ayant émigré à Abu Dhabi où il mène une carrière brillante et où il s’est trouvé une fiancée américaine. Il se confronte au passé et à ceux qui sont restés ; il refuse de revoir son père. C’est l’occasion d’une sorte de règlement de comptes. Nassim cherche à se justifier d’être parti. Mais c’est dur. Ceux qui sont restés n’ont pas vraiment réussi et parfois vivent en marge de la légalité : ont-ils vraiment eu un autre choix ? Son ancien professeur d’histoire, français bon teint, est passé du communisme à l’extrême droite (un grand classique). Le film est émouvant, subtil, sincère, sans pathos. Le héros mesure à la fois sa vulnérabilité, son égoïsme et sa morgue, il a au fond honte de sa famille. Au contraire des gros sabots du film norvégien, tout est ici dans le non-dit, l’affleurement des sentiments et des idées. Au spectateur de juger. Un petit film bien utile par les temps qui courent.

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