Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 17 janvier 2018

17 janvier 2018 : des femmes au cinéma


Il faut que l’accueil soit inconditionnel, non pour satisfaire une quelconque radicalité morale ou philosophique, mais comme mouvement d’ouverture et d’effacement de soi face à la venue de l’étranger, qui ne soumet pas celle-ci à la condition d’une demande et de l’examen préalable de sa légitimité.
(Yves Cusset, Réflexion sur l’accueil et le droit d’asile, F. Bourin, 2016)


Je viens de voir le film de Xavier Beauvois, Les gardiennes, qui m’a énormément plu, et me fait d’autant plus râler de voir que le roman originel est toujours introuvable en librairie. OK, Ernest Pérochon est considéré par l’intelligentsia parisienne comme un auteur du passé, et ringard. Je n’ai lu que trois de ses romans, qui sont ses trois premiers, Les Creux-de-maison, excellent roman paysan, Les hommes frénétiques, roman d’anticipation (à une époque où peu d’écrivains français s’aventuraient sur ce terrain-là, et c’était fort réussi) et Nêne, son prix Goncourt en 1920, tout à fait attachant.


Alors, pourquoi les éditions Gallimard, par exemple, n’ont-elles pas inscrit Les gardiennes dans la collection Folio, comme elles le font souvent pour un roman qui donne un film à succès, d’autant plus que l’auteur étant mort en 1942, son œuvre est dans le domaine public et ne leur coûterait rien en droits d'auteur ! Car le succès des Gardiennes est indéniable : le film raconte le drame des femmes restées à la campagne en 14-18 et devant tout faire à la place des hommes, puisqu’il ne reste plus que des vieillards, les jeunes étant partis se faire massacrer à la guerre. Plus d’un mois après sa sortie, la salle était pleine cet après-midi à l’Utopia de Bordeaux. Et pas que de vieux comme moi. Et tout le monde est resté scotché, au point que contrairement à l’habitude, les gens n’ont commencé à se lever que vers la fin du générique. Alors, c’est son côté mélo qui déplaît à nos intellectuels au cœur sec (je pense en particulier à des critiques du Masque et la plume, sur France inter, qui se sont moqués de façon éhontée du sujet et du film) ? Oui, j’ai sorti mon mouchoir à plusieurs reprises, signe pour moi que le film est réussi (là, c’était de l’émotion, pour Momo, il y a trois semaines, c’était des larmes de rire). Et alors, on n’a plus le droit de pleurer au mélodrame où Margot pleure ?
Le film m’est apparu d’abord comme formellement beau, la campagne en été et en hiver, les moissons, l’intérieur des maisons, les costumes. L’histoire sonne juste. On n’imagine pas, en effet pour cette époque, un fils de famille épouser une servante qu’il a engrossée. Il fallait vraiment une trempe comme celle de mon grand-oncle Maurice, bravant vers 1916 le qu’en dira-t-on en épousant la sœur de ma grand-mère et en reconnaissant l’enfant qu’elle avait eu, mais qui n'était pas de lui ! Tout le monde ne peut pas être d’une aussi profonde humanité. Donc, le film se termine mal pour la servante abandonnée… Autre aspect positif du film : Nathalie Baye n’a pas hésité à se vieillir, voire à s’enlaidir ! Je lui tire mon chapeau, dans un rôle de paysanne qui était moins qu’évident. La jeune actrice Iris Bry, dans le rôle de la servante, crève l'écran ; elle chante très bien ! Excellente bande sonore.


Autre film qui se passe à la campagne, mais de nos jours, et tout aussi beau, le film zambien de Rungano Nyoni, I am not a witch ("Je ne suis pas une sorcière" pour les non anglophones), m’a emballé. Un premier long métrage qui raconte le parcours d’une petite fille zambienne de neuf ans accusée d'être une sorcière. Occasion pour la réalisatrice de dénoncer le sort fait à ces femmes parquées dans des camps (où elles sont montrées aux touristes étrangers comme des bêtes de foire) tout en étant instrumentalisées par les autorités, ici par un haut fonctionnaire peu délicat. Le film ne se moque pas des croyances locales, mais du fait que le pouvoir (traditionnel, on le voit avec la "reine" du coin, ou moderne, comme le fonctionnaire en costume européen et qui parle anglais) s’appuie sur ces croyances pour maintenir leur autorité. Il y a donc ici une sorte d’humour qui permet de dénoncer aussi bien l’exploitation de la femme que la superstition. La jeune comédienne qui interprète le rôle principal est aussi convaincante que la petite fille qui joue la fiancée de Louis XV dans L’échange des princesses, film que j'ai vu récemment également. La bande sonore (faut oser utiliser Vivaldi pour un film qui se passe en Afrique noire) est formidable. Ne le ratez pas !

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