Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 24 janvier 2018

24 janvier 2018 : faire le deuil


Ma faim est immense après le grand deuil
la Perte interminable
le manque
(Odile Caradec, Tout un monde fluide, Océanes, 2017)



"Rien n’est plus beau que ce qu’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître". Cette phrase, répétée à plusieurs reprises dans le dernier film de Naomi Kawase, Vers la lumière, m’a évidemment touché immédiatement. D’autant plus que je m’apprête à repartir demain vers Poitiers pour rendre visite à mes beaux amis poètes, Georges Bonnet et Odile Caradec : oui, rien n’est plus beau que ceux et celles qui vont disparaître, et dont il ne restera plus qu’un souvenir et, dans leur cas, quelques écrits, et l'amitié dans mon cœur... Je pasticherais volontiers Victor Hugo qui avait écrit dans un de ses plus sublimes poèmes (Booz endormi, paru dans La Légende des siècles) : "Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand". Je dirais plutôt : Car le jeune homme est grand, mais le vieillard est beau, car ce dernier rétrécit, hélas... Mais oui, Georges est beau, Odile est belle !


Revenons au film : Misako travaille dans l’audiodescription des films, décrivant ce qu’on voit sur l’écran en dehors des dialogues. Elle met donc des mots sur des images et doit parvenir à se mettre à la place des mal-voyants et des aveugles, en essayant notamment d’indiquer les sentiments qui animent les personnages qu’on voit sur l’écran. Mais elle doit laisser un peu de liberté aux spectateurs non-voyants, en n’imposant pas une vision trop subjective qui ferait intrusion dans leur imaginaire. On voit donc Misako participer à des projections-tests auprès de personnes déficientes visuelles. Si en général, on est plutôt bienveillant avec elle, elle reçoit un jour une critique sévère de la part de Nakamori, un des testeurs, célèbre photographe qui perd peu à peu la vue. Il lui reproche notamment d’interpréter les sentiments des personnages. Peu à peu, Misako et Nakamori vont pourtant devenir amis, elle qui recherche la lumière qu’elle doit décrire en audiodescription et lui qui accepte mal de perdre totalement la vue (et donc la lumière). C’est au travers de l’audiodescription d’un film que va se sceller leur rencontre. Misako a perdu son père bien-aimé et sa mère est atteinte d’un Alzheimer précoce. Nakamori est en train de perdre la vue.
Naomi Kawase poursuit son travail sur les organes des sens : ici la vue, aussi bien que l’ouïe et le toucher, très développés chez les aveugles. Le film, de toute beauté, se révèle une réflexion sur le regard aussi bien que sur le vieillissement, sans compter la mise en abyme avec le film en audiodescription que Misako commente. Ainsi la réalisatrice nous propose une réflexion sur ce que voit un voyant et ce que voient les aveugles au travers de l'audition des paroles de l’audio-descripteur. L’ouïe est sollicitée en permanence, car les testeurs tendent l’oreille sur ce qui est dit pour tenter de "voir" ce qu’il y a sur l’écran. Le toucher reste essentiel pour Nakamori qui caresse voluptueusement aussi bien son appareil photo que la main de Misako ou son visage, quand il demande à le découvrir.
Un film très sensible donc, formidablement interprété et avec une superbe musique d’Ibrahim Maalouf, discrètement lumineuse. Presque aussi beau que Les délices de Tokyo, son précédent film
 

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