Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 17 décembre 2017

17 décembre 2017 : retour de l'altruisme ?


Nous vivons dans une société où il faut que les choses servent. Or, le verbe servir a pour étymologie être l’esclave de.
(Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel, 2016)


Je disais l’autre jour, avec La lune de Jupiter, le film hongrois, que peut-être les migrants nous rendront notre humanité. Avec La villa, Robert Guédiguian nous offre un de ses plus beaux films qui fait la part belle à l’humanité aussi : ça commence comme un règlement de compte familial. Le père a fait une attaque et est devenu un légume. Armand, le fils qui n’a jamais quitté le père, retrouve Joseph, flanqué d’une "fiancée" deux fois plus jeune que lui, et Angèle, la fille, devenue comédienne et qui n’est pas revenue à la maison depuis vingt ans, par suite d’un drame personnel, la noyade de sa petite fille. Ce retour au pays est le moment de retrouvailles avec le vieux couple de voisins, Maurice et Suzanne, et leur fils Yvan, ainsi qu’avec Benjamin, le pêcheur et aussi comédien amateur. Évidemment, le monde ancien est perdu, les cabanons voisins ne sont habités que par des vacanciers à la belle saison, l’atmosphère devient un peu nostalgique, on a perdu ses illusions.


Comme toujours chez Guédiguian, après les règlements de compte, la générosité finit par l’emporter. La troupe de comédiens habituels est complétée par une nouvelle génération d’acteurs (mention spéciale à Robinson Stévenin). Et ça se passe dans un lieu magique : les calanques en face de Marseille. Les spectateurs étaient très émus, ont beaucoup ri aussi ; et surtout, nous avons été saisis par un reste de rébellion chez les anciens, redoublé par une sorte de bonté chez les plus jeunes qui, personnellement, m’a transporté. Alors, de la naïveté, oui, mais pourquoi pas ? Le monde irait mieux si nous étions plus humains. Ici, le clan déchiré va se ressouder grâce à l’accueil qu’ils offrent à des enfants migrants. J’ai senti planer par moments l’ombre du meilleur John Ford et des réminiscences de Tchékhov. Du cinéma classique qui donne de l’espoir.

Par ailleurs, je rentre de Poitiers, où j’ai trouvé mes vieux amis mal en point : Georges ne se remet pas d’une bronchite tenace (mais il est au moins très entouré dans sa maison de retraite) et Odile d’un mal de dos non moins tenace (à quoi s’ajoute pas mal de solitude). Je lui ai donc fait des courses, comme d’habitude et samedi après-midi, comme il faisait très beau et presque chaud, je l’ai emmenée se promener à la Roseraie, pour changer du parc qui est sous ses fenêtres et où on va se balader habituellement. Nous n’étions pas très nombreux, quelques couples, des joggers. Nous nous sommes assis sur un banc auprès du grand étang, chauffés au soleil de décembre et avons médité sur le passage du temps.
 
Comme le matin même, j’étais allé pour elle à la poste, pour retirer de l’argent (elle est tellement lente maintenant que le temps de taper son code, pour peu qu’elle ne le valide pas tout de suite, la carte est avalée) et pour faire une remise de chèques : elle avait deux chèques à encaisser, qu’elle avait endossés et sur lesquels j’avais noté son n° de compte. Je pensais trouver des bordereaux-papiers de remise de chèques à remplir à la main (Odile m’avait demandé de lui en rapporter pour qu’elle puisse faire ça à la maison, et envoyer ses chèques par la poste, puisqu’elle ne peut presque plus se déplacer). Que nenni, ça n’existe plus, il y a désormais un automate.
Comme toutes ces machines, il faut aller vite ; encore faut-il en comprendre le fonctionnement ! Il m‘a fallu notamment chosir le centre de paiement (par défaut, c’était Limoges, j’’ai donc dû téléphoner à Odile, qui m’a confirmé que ce n’était pas Limoges, mais Bordeaux, pour elle). Entretemps, la machine était revenue à son point de départ. Je relance, je coche « AUTRES », puis Bordeaux dans la liste proposée, ensuite il fallait taper le n° de compte, sur une fenêtre dans laquelle un pavé numérique s’affiche. Le n° commençait par 0, je tape donc 0 puis la suite et j’arrive au 8ème qui est la lettre S, à côté du pavé il y a une case ALPHABET, je clique dessus, rien ne se produit, pas la moindre lettre en vue, obligé d’appeler une employée qui me dit, « vous n’avez pas validé, il faut valider la case, et l’alphabet va apparaître », je valide, je tape sur S, refus de la machine. Rappel de l’employée qui devait penser « Encore un vieux ! » qui regarde et me dit : « Fallait pas taper le 0, il y était déjà ! » ; je lui réponds : « Y avait pas écrit de taper le n° de compte en commençant par le second chiffre ! » Regard noir de la jeune femme : « C'est évident, puisque le 0 y était déjà ! » « Pas pour moi, et vous imaginez, je fais cette remise de chèques pour une vieille dame de 92 ans, comment voulez-vous qu’elle y arrive si moi, bien plus jeune qu’elle, j’ai des difficultés... » « On est là pour ça, Monsieur. » Donc je recommence à taper le n° de compte en commençant par le second chiffre. La dame reste à côté de moi. Je lis Insérez le chèque dans la fente, face en haut, en le plaquant vers la gauche. Il ressort. Elle me dit : « Il faut le mettre dans le bon sens, vous l’avez posé à l’envers. » Ouf, il est passé, on me demande le montant : « Je l'ai oublié, la machine l'a avalé ! » « Vous le voyez sur l’écran à gauche. Tapez 15, c’est un chèque de 15 €,», me dit-elle. J’obéis. Puis je passe le second chèque, tape son montant, et m’apprête à partir. « Attendez, Monsieur, le bordereau de remise de chèques va sortir ! »


« Ah, c’est charmant ! », me dit Odile quand je lui raconte tout ça. « Ils pensent jamais aux vieux ! » C’est vrai, qui pense encore à eux (en dehors des personnages de Guédiguian), dans les administrations, dans les services ? Au-delà de 90 ans, on est trop peu consommateur, on ne bouge plus assez, on n’est plus assez performant. Et la société nous met de plus en plus de bâtons dans les roues. On a pourtant atteint l’âge où on a besoin d’avoir affaire à des êtres humains, que ce soit à la poste, à la gare, dans les magasins, enfin partout, à la bibliothèque même ; eh bien non, de plus en plus, c’est un automate, c’est-à-dire une machine, bête comme toutes les machines (par exemple, pour le n° de compte, l’automate aurait dû m’empêcher de taper un 0 au début, puisque le 0 était déjà affiché et qu’apparemment tous les n° de compte de cette banque commencent par un 0), et qui en tout cas, ne saurait nous parler !
De plus, dans la grande solitude de l’âge, avoir affaire à une personne (qui peut être la seule à qui on parle de toute la journée !), c’est une joie qu’un automate n’offre pas. Je vois bien dans les magasins où des caisses traditionnelles cohabitent avec des automates de paiement, les personnes âgées vont systématiquement aux caisses où parfois elles s’attardent à bavarder avec le ou la caissière s’il n’y a pas de queue !
« Notre monde se déshumanise », me dit Odile à l’issue de notre entretien sur le banc. Et elle me cite de mémoire le poète Oskar Władysław de Lubicz Miłosz, un de ses auteurs de chevet : « Il est doux, il est sage, il est bien / De n’être plus, de n’être plus rien, vois-tu, bientôt, moi aussi je ne serai plus rien, et je vais partir sans regrets. »

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