Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 6 juillet 2017

6 juillet 2017 : La "Divine comédie" des cyclothécaires : Livre troisième : Le Paradis 3 : du voyage


la « flânerie », sorte de protestation contre un rythme de vie uniquement orienté vers la production.
(Michel Maffesoli, Du nomadisme : vagabondages initiatiques, La Table ronde, 2006)



 un des calligrammes fait par Carolina et que j'ai reçu

Pendant tout ce périple cycliste, je me suis souvenu de mes pérégrinations dans le Gers de 1973 à 1981. D’abord parce que j’en ai sillonné à vélo presque toutes les routes. Et aussi parce que je faisais des tournées de bibliobus (au début, j'en faisais deux par semaine, puis quand il y a eu la nomination d’une seconde sous-bibliothécaire, je suis passé à une seule, mais je n’ai jamais dérogé à ce travail de tournée), voulant voir les résultats de ce que nous faisions. Une fois, dans un petit village, une vieille dame responsable de notre dépôt de livres (à l’âge que j’avais, toute personne de plus de 60 ans était vieille, il faut m’en excuser, on n’était pas encore entré dans le "jeunisme" triomphant d’aujourd’hui) me dit, après que je lui aie affirmé mon admiration pour son lieu d’habitation, un véritable paradis : « Écoutez, Monsieur, il n’y a pas de paradis sur terre. À force d’habiter ici, on ne voit plus le paysage. L’été, on est envahi par les grosses mouches, les moustiques, et on doit garder les volets fermés, à cause de la chaleur ; l’hiver, il faut se calfeutrer, à cause du froid ; l’automne, il pleut ; reste le printemps... Ah, le printemps, voilà qui me rappelle mon enfance et ma jeunesse. Si vous cherchez le paradis, il est là, dans le souvenir du jeune temps. »


 le lac dans la brume au petit matin
 
Tout ça pour montrer que si, autour du lac Léman, les paysages sont parfois sublimes : une échancrure dans un promontoire nous montre le lac au matin qui se dégage peu à peu de ses brumes, les vignes romandes en terrasse, les églises, les châteaux, les abbayes, les maisons cossues (mais souvent derrière de hauts murs, je pensais à Marguerite Duras écrivant dans Le monde extérieur : outside 2 (POL, 1993) : "Devant les pancartes « chemin privé » de la campagne, un ami à moi disait toujours : « Eh bien, cher ami, vous l'aurez voulu, ne venez pas vous plaindre, vous serez privé de moi ».") Mais justement, trop , c’est trop. 

en bordure du lac (à Montreux)
  
Ça transpire la richesse un peu partout, surtout sur la Riviera de Vevey-Montreux ou, côté savoyard, d’Évian-Thonon, j’entendais quelques commentaires : « Ça donne le frisson, on n’a pas envie de vivre ici ! ». Je pensais de même, mais juché sur mon vélo, je préférais regarder au loin et garder mon souffle pour la route. J’ai très peu parlé en pédalant ! On se demandait où étaient les vraies gens, on voyait bien de ci-de là (à Genève et Lausanne surtout), des barres d’immeubles de style HLM, on voyait bien dans les AJ que le personnel de service était immigré – et que, d’ailleurs, il y a, en Suisse, une vraie politique de l’immigration, à quoi participent d’ailleurs les bibliothèques (accueil des migrants, cours de langues, méthodes de français langue étrangère, etc) – on imaginait bien que sous le vernis paradisiaque des châteaux et manoirs, des hôtels particuliers, des villas cossues et des grosses bagnoles, il y a tout de même des craquelures, parce que, comme écrivait déjà Montaigne au XVIe siècle : "Le dérèglement et l'exagération de nos appétits dépassent toutes les inventions par lesquelles nous essayons de les assouvir" (Apologie de Raymond Sebond).

pont-passerelle sur le Rhône (en route vers Saint-Maurice)
 
Cependant, l’accueil dans les bibliothèques, de même que celui que j’ai reçu dans la famille de warmshowers1 le samedi de mon arrivée a eu de quoi me réjouir grandement. Finalement, cette tradition d’accueil qui remonte à la nuit des temps (pensons aux Bédouins que Thesiger a magnifiés dans Le désert des déserts ou à Mathieu l'évangéliste, 25,35 : "Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli"). Et, finalement, c’est ce qui m’a donné envie de retourner là-bas refaire le même voyage, mais à mon allure, sans chronomêtre, pour parler davantage aux gens, m’arrêter à Clarens par exemple, dont le nom m’a évoqué le roman de Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, que j’ai envie de relire, et viens d’enregistrer sur ma liseuse. M’arrêter à Coppet et lire Mme de Staël et Benjamin Constant, revenir dans le Valais et relire Ramuz. Un voyage qui donne envie de lire, avec ou sans nouvelles technologies, tout de même, ça vaut le coup, non ! Sans compter l'espoir de revoir ici ou là certains/es des membres du peloton !!!

autre calligramme, celui d'Anna

1 Site de rencontre et d’hébergement pour cyclistes auquel je suis également affilié : c’est la première fois que j’y allais en tant qu’invité et non pas en tant qu’hôte ! Expérience vraiment réussie. Famille formidable, les parents m’ont même emmené voir pas loin de chez eux (mais à vélo quand même) une pièce de théâtre en plein air.

Aucun commentaire: