Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 10 février 2017

10 février 2017 : SOS Méditerranée, les migrants et nous


À l’heure où les nations dites civilisées se disputent des zones d’influence en Afrique, en Tripolitaine, au Congo, au Maroc, se partagent les peuples comme un bétail, tout cela cachant les plus louches combinaisons financières ; les pasteurs des peuples, n’étant plus que les chargés d’affaires des requins de la finance, des tripoteurs d’affaires véreuses, nous devons nous élever contre ce produit hybride du patriotisme et du mercantilisme combinés – brigandage et vol à main armée, à l’usage des dirigeants.
(Jean Grave, La colonisation, in Ce que nous voulons et autres textes anarchistes, Mille et une nuits, 2012)


Une fois n’est pas coutume, je reprends la publication des textes du mois, pas de moi! L’heure est trop grave : pendant que nos "people" politiques nous montrent leurs vrais visages de voleurs du bien commun, s’invectivent à tour de bras et se calomnient les uns les autres pour une élection qui ne changera vraisemblablement pas le cours des choses, on meurt aux portes de chez nous pour des raisons dont nombre d’entre nos dirigeants sont responsables : la rapine, la finance, le mercantilisme associés à la guerre qu’on n’accepte plus chez nous, mais qu’on n’hésite pas à financer chez les autres par nos ventes éhontées d’armes.
De ce fait, je vous propose ce texte de SOS MÉDITERRANÉE reçu ce matin :
Je croyais savoir…


Voilà un mois et demi que je suis partie en mer et que je n’ai pas eu ma famille au téléphone. Alors que je pose le pied à terre et que j’abandonne derrière moi la silhouette de l’Aquarius dans le port de Catane, la voix de mon père résonne dans ma tête. Il aime répéter que le métier de journaliste est de tout savoir.
Journaliste en Italie depuis dix ans, je croyais tout savoir ce qu’il se passait en Méditerranée. Dix ans à couvrir pour différents médias internationaux les arrivées de migrants et réfugiés sur les côtes italiennes… et les tragédies qui malheureusement vont avec et font les titres des journaux.  Le drame des traversées en Méditerranée n’est pas nouveau, il ne l’était pas non plus il y a dix ans quand je suis arrivée en Italie.
Le 3 octobre 2013, la tragédie de Lampedusa et ses 400 morts, a cependant marqué un tournant dans ce drame humain. L’horreur se retrouvait sous nos yeux, là sur les côtes européennes et non plus en pleine mer loin des regards, loin des flashes des photographes et des caméras de télévision. Une horreur redoublée au fil des mois par les critiques indignes et le manque de soutien européen coupable à l’opération italienne de recherche et sauvetage en mer Mare Nostrum.
Une horreur qui a viré au cauchemar, au printemps dernier, quand l’épave d’un naufrage survenu en avril 2015 au large de la Libye était remontée à la surface et acheminée dans le port d’Augusta avec plus de 700 cadavres à bord. Ce jour-là, devant l’épave dont les pompiers et médecins légistes italiens s’apprêtaient à examiner les entrailles, le sentiment de me trouver aux confins d’une Europe censée être la patrie des droits de l’homme m’apparut aussi lourd que l’odeur de la mort qui flottait déjà dans l’air.
Avant d’embarquer sur l’Aquarius le 15 octobre dernier, comme Communications Officer pour SOS MÉDITERRANÉE, je croyais donc déjà savoir. Mais au moment du premier sauvetage, j’ai réalisé qu’en fait, je ne savais rien. Que nul ne pouvait imaginer ce qu’il se passait vraiment ici en Méditerranée, au large de la Libye, aux frontières de l’Europe. Que les seuls à le savoir vraiment sont ceux qui étaient passés par là, les réfugiés eux-mêmes, les sauveteurs de SOS MÉDITERRANÉE, les équipes de MSF, notre partenaire à bord, l’équipage de l’Aquarius… et les journalistes embarqués.
Le choc des sauvetages en mer est si fort qu’il ne laisse personne indemne. Les mots nous manquent pour décrire le frisson à la vue d’un canot dégonflé dérivant à l’horizon, les cris désespérés des hommes à la mer, les pleurs terrifiés des bébés que l’on remonte à bord, l’odeur âcre des corps baignés d’essence et salis par les viols et les tortures en Libye. Les mots nous manquent pour décrire cette personne qui expire sous nos mains affairées pour la réanimer, sa dépouille que l’on enfile dans un body bag, le chagrin désarmant de ses proches et compagnons d’infortune encore hantés par les images du naufrage. Les mots nous manquent pour décrire les larmes d’un homme qui s’accroche à un bout de tissu que lui a confié sa maman et les crises d’angoisse nocturne d’un enfant de dix ans qui voyage seul.
Et pourtant c’est justement ma mission à bord, et l’une des missions de SOS MÉDITERRANÉE,  celle de trouver les mots pour raconter ce qu’il se passe ici. Trouver les mots pour décrire, trouver les mots pour expliquer et faire comprendre pourquoi l’ignorance et le désintérêt sont intolérables, pourquoi l’inaction est inacceptable et pourquoi certaines réponses à ce drame humain envisagées au niveau européen sont coupables.
« Nous avons besoin des médias pour faire changer ça » m’a dit Amir, Guinéen, au lendemain d’un sauvetage, en me confiant le récit épouvantable de son voyage et des violences subies en Libye. L’histoire d’Amir, comme celles des plus de 10.000 autres personnes que nous avons accueillies à bord du bateau depuis février, continuent de nous hanter pendant des jours, des semaines. Impossible de faire même semblant d’oublier.
Je croyais savoir, je ne savais rien. Avant de remonter sur l’Aquarius en janvier, une nouvelle mission commence à terre : témoigner, faire savoir. Pour que les citoyens européens sachent ce qu’il se passe aux portes de l’Europe, devant chez eux, aux frontières de l’Humanité.

Mathilde Auvillain


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