Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 13 février 2017

13 février 2017 : le sens des mots (à propos d'un viol)


Mais la civilisation n’a rien à voir avec vos pratiques de bandits de grand chemin.
(Jean Grave, La colonisation, in Ce que nous voulons et autres textes anarchistes, Mille et une nuits, 2012)

Les mots ont un sens : à moins de nous retrouver dans le monde si bien décrit par George Orwell dans 1984 et La ferme des animaux (mais qui lit encore Orwell ?), nous nous devons de rétablir le sens.
Et le viol est le viol : il est même défini par le Code pénal (article 222-23) "comme tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise". À ce titre, c’est un crime passible de la cour d’assises. Le code pénal ne prévoit pas de pénétration par "accident", comme tente de nous le faire croire l’inénarrable Inspection Générale de la Police Nationale, inventant ainsi une nouvelle catégorie : le viol accidentel. Toutes les personnes qui ont été violées un jour apprécieront. S’agit-il d’une provocation langagière volontaire sur arrière-plan électoraliste ? Certes, nous sommes habitués depuis toujours à trouver une excuse à toutes les soi-disant "bavures" policières, qui pourtant tuent parfois (mort de Rémi Fraisse à Sivens, d'Adama Traoré, et de combien, que nous ignorons), éborgnent (voir mon blog du 20 septembre 2016, en commentaire du livre L’arme à l’œil), blessent et dans tous les cas, humilient des populations déjà passablement opprimées. Ceci avec la complicité de l’État, et la complaisance de nos élus, qui votent des lois qui vont accélérer la mise en place d'une sorte de permis de tuer, comme c’est déjà le cas aux USA (plusieurs milliers de morts chaque année, quasiment en toute impunité).
Disons-le tout net : un viol, c’est un viol, et un crime, qu’il soit commis par des jeunes dans une "tournante", ou par des policiers dans l’exercice de leurs fonctions. Les mots aussi blessent et tuent. En tout cas, parler de viol "accidentel" explique la colère populaire en train d’exploser dans certaines banlieues. 
 
Il se trouve que je venais de lire une formidable pièce de théâtre de Stefano Massini, Femme non-rééducable : matériau théâtral sur Anna Politkovskaïa. Cette œuvre  explosive s'inspire du parcours de cette journaliste russe, militante des droits de l’homme, qui fut assassinée dans son ascenseur à Moscou en 2006. Son erreur : faire son métier honnêtement (c’est-à-dire, justement, en donnant du sens et de la véracité aux mots employés) en se mettant en première ligne pendant le conflit russo-tchétchéne, où elle constate que "Tu t’habitues à l’idée de mourir. Après un moment... tu finis par ne plus y penser". 
Anna Politkovskaïa était une femme exceptionnelle, l’honneur de sa profession : elle montrait le vrai visage du régime mis en place par Moscou pour abattre les révoltés, et notamment celui du dictateur sanguinaire Ramzan Kadyrov (encore un Ubu sanglant !), invitant ses lecteurs à se demander jusqu’où on peut fermer les yeux. Le texte de la pièce s’appuie sur les écrits de la journaliste et nous propose des faits, directs, crus, comme des coups de poing qu’on prendrait dans la gueule (ou, je n’y avais pas pensé en le lisant, car le viol accidentel ne s’était pas encore produit, comme une matraque qu’on nous enfoncerait dans l’anus)
L'attention du lecteur est donc immergée dans la Russie du début des années 2000, principalement dans la Tchétchénie terrorisée, et se concentre sur la boucherie incroyable que pratiquent les mercenaires russes : savez-vous ce que c’est qu'un fagot humain pour cette soldatesque ? "« Le fagot humain. » « C’est quoi? » « On entre dans un village, on prend dix personnes, on les lie avec une corde. Puis on fout une grenade dans le tas. Et on fait sauter. Boum. »" La presse est bâillonnée, la journaliste intimidée, menacée de mort, et même victime d’un empoisonnement criminel. À la propagande russe répondent les prises d’otages tchétchènes.
C’est sobre, net, coupant, la voix de la journaliste, sans monter d’un cran, vibre de colère (notamment quand elle interviewe des officiers hauts-gradés, qui se savent intouchables) et de révolte. Ça fait peur, il faut bien le dire, nous sommes le temps d’une lecture, plongés dans une sorte d’enfer qui nous fait penser qu’on en est nous aussi menacé. Les prétendus civilisés font peur. On en sort groggy ! Et on comprend l’importance du sens des mots. 
 Et pourquoi il faut lutter contre la banalisation des crimes de guerre qui ne sont pas seulement, loin de là, le fait des "terroristes". Et aussi contre la banalisation des "bavures" policières.

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