Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 2 octobre 2016

2 octobre 2016 : les "vieux"


Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s'ensommeillent, leurs pianos sont fermés.
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter.
Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit,
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et puis du lit au lit.
(Jacques Brel, Les vieux)

Je reviens de Poitiers, où j’ai commencé à mettre au point ma nouvelle façon d’être pour l’année qui vient. Il faut bien prendre des décisions et s’y tenir : ça prouve qu’on n’est pas encore assez vieux, si on y arrive !
Donc, je vais continuer à aller là-bas en moyenne une fois toutes les trois semaines pour une durée de deux ou trois jours, et accompagner en particulier Odile qui, à quatre-vingt-onze ans, a du mal à se remettre du décès de sa fille Mireille survenu le 22 septembre 2015. J’ai senti, à mon dernier passage, qu’elle avait un grand besoin d’amitié et de soutien moral et physique.  
J’ai donc commencé, je suis arrivé vendredi matin, suis allé chez Georges qui, à quatre-vingt-dix-sept ans, ne se débrouille pas encore trop mal, et surtout a gardé un moral suffisant pour continuer ce qu’il appelle « non plus une vie, mais une survie ». J’arrive de mon train vers 10 h 30, je fonce chez lui, non sans lui avoir téléphoné pour savoir s’il faut que j’apporte du pain ou autre chose, nous papotons, nous prenons l’apéro, puis mangeons ensemble, je prépare la salade, fais réchauffer un plat cuisiné, en dessert un fruit ou du gâteau, puis le café. Une petite sieste tous deux, puis on papote encore, et je le quitte, monte en ville prendre le bus pour aller chez Odile.
 
Elle m’attend comme le Messie. Je me suis occupé de sa grande inquiétude, ses impôts : qui dira le drame de toute cette paperasse administrative pour ces personnes très âgées ? (J’avais dû aussi faire une lettre au centre des impôts pour Aline, une dame de la RPA1 où habite mon frère) Puis nous avons fait un tour dans le parc en bas de chez elle, sommes passés à la boulangerie, et remontés. Nous avons pris le thé et goûté (Odile a de temps en temps des fringales), papoté, lu quelques poèmes de Danse sur les flots, que je venais de lui offrir : j’en lisais un, lui passais le livre, et elle le lisait à son tour ; nous avions remarqué que c’était une bonne façon de faire découvrir les poèmes, les lire deux fois, l’un après l’autre. Puis j’ai préparé le repas du soir : une soupe, une salade de pommes de terre et d’endives avec des œufs durs. Odile n’a plus envie de cuisiner, elle est devenue « difficile », me dit-elle, ses goûts ont changé. Puis on a papoté encore, parlé de sa jeunesse, de la mienne, de nos lectures. Je relis en ce moment Les faux-monnayeurs, de Gide (1ère lecture, à Marmande, en 1969), au programme du bac d’un de mes petits-neveux ; elle se plaint de la pauvreté de la bibliothèque municipale de son quartier où, justement, me dit-elle, « je ne risque de trouver un tel livre ! »

J’avais emporté mon sac à viande pour éviter de salir des draps, et j’ai fort bien dormi dans la chambre d’ami. Elle dort très mal, elle qui, avant la mort de sa fille, faisait le tour du cadran ! Samedi matin, nous sommes allés en voiture (j’ai conduit) faire les courses, j’ai acheté douze bouteilles d’eau au supermarché, et elle a voulu que je l’emmène chez Picard acheter des plats cuisinés surgelés en barquettes pour une personne. Le midi, on a mangé un gros couscous que Rabiha, une Irakienne en exil à Poitiers depuis quarante ans, lui avait porté. J’ai mis ce qui restait dans une boîte, ça lui fera un plat à réchauffer dans les prochains jours. Sieste, puis on a repris la voiture (je deviens un vrai chauffeur !) et je l’ai emmenée en forêt de Moulière : plusieurs années qu’elle n’y était pas allée. Elle ne conduit plus que pour des petits trajets. On a dîné avec les nems de chez Picard, puis des fruits.
Et, rebelote, la voiture pour aller à Migné-Auxances voir une animation poésie autour de l’œuvre de Jean-Claude Martin, un de nos amis poètes de Poitiers. Le malheureux Georges, qui devait venir aussi avec une amie, s’est trouvé coincé, l’amie en question étant malade, et la trop petite voiture d’Odile n’aurait pas permis de le voiturer avec nous. Il s’en faisait fête et en était tout marri, le pauvre ! Belle soirée donc. Sans moi, elle n’y serait pas allée. Il faut que je gourmande les gens de l’Association Maison de la Poésie pour leur dire de penser à venir chercher nos deux « vieux » poètes.
Au retour, comme elle avait un petit creux, on a sorti le reste de soupe d’hier soir, et je l’ai accompagnée, bien que n’ayant guère faim. Et, ce matin, Odile a téléphoné à Rabiha, qui fréquente le marché proche, pour qu’elle nous rapporte quelque chose : poulet rôti, humus, petits beignets orientaux fourrés à la viande hachée, et gâteaux orientaux. j’y serais bien allé moi-même (Odile se ressentait de notre marche en forêt d’hier), mais ça fait tellement plaisir à Rabiha de rendre service que je n’ai pas voulu m’immiscer dans leurs arrangements. Pendant qu’on attendait, Odile m’a montré son nouveau manuscrit de poèmes inédits, Tout un monde fluide, qui devrait paraître l’an prochain. On a mangé, puis sieste, promenade dans le parc et elle m’a emmené à la gare pour mon train (j’avoue que je n’étais pas trop tranquille de la voir conduire, mais il y a, heureusement, très peu de circulation le dimanche). 

J’ai été saisi, dans ces trois jours, de les voir tous les deux, mes vieux amis poètes, donnant l’impression, selon les mots de Brel, de "Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin". Heureusement qu’ils trouvent un peu d’aide désintéressée, par exemple de Rabiha, cette femme étonnante, exilée d'Irak depuis quarante ans, qui vit très petitement avec son mari et qui est pourtant capable d’ouvrir son cœur tout grand. Elle nous a raconté leur dernier malheur : la société d’HLM a nettoyé le toit de leur maison au kärcher, et le produit chimique utilisé a détruit tout leur petit jardin (légumes et fleurs) et endommagé le sol pour plusieurs années. J’ai du mal à comprendre qu’en notre époque d’écologie, on n’utilise pas de produits « propres » pour ce genre de travail !
Prochain déplacement à Poitiers : du 11 au 13 octobre.
 
(1) Résidence pour Personnes Âgées.

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