Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 15 octobre 2016

15 octobre 2016 : "L'opticien de Lampedusa" ou la métamorphose


Je regrette la vie bien réelle, palpitante, pareille à un cœur mis à nu, qui se conquiert au tranchant de l’âme par ceux qui ont su s’en forger une droite comme une épée de Tolède.
(Jean-Marc Rouillan, Je regrette, Agone, 2016)


L’opticien de Lampedusa est un livre écrit par Emma-Jane Kirby, journaliste à la BBC. c’est presque une histoire vraie (comme on dit maintenant au cinéma quand on veut donner l'effet de réel : « tiré d’une histoire vraie »). Au cours d’un reportage sur l’île, l’auteur a rencontré le fameux opticien, un quinquagénaire, qui lui a livré son témoignage, dont elle a tiré ce roman : car pour moi, il s’agit bien d’un roman, certes élaboré à partir d’un témoignage, mais roman à 100 %, un peu comme Steinbeck avait livré un formidable roman (Les raisins de la colère), à partir de ses reportages. Du moins c’est ainsi que je l’ai lu, et je m’en fous si le portrait des personnages est fidèle ou pas, ni même s’ils ont tous réellement existé. C’est avant tout le portrait de l’humanité, de celle qui rend la vie palpitante, avec l’âme aussi tranchante et droite qu’une lame de Tolède !

 
L’opticien est un homme ordinaire, tranquille, travailleur, serein, consciencieux, qui vit sa petite vie "normale", même s’il a bien remarqué que les migrants sont de plus en plus nombreux à échouer sur les bordures de l’île : pour l’instant, ça ne l’a pas beaucoup touché ! Il fait comme s’ils n’existaient pas, préférant boire et manger avec ses amis, ou faire une virée en voilier avec sa femme et deux ou trois couples sur le Galata, que possède un de ses amis : il a l’impression d’être au paradis. En fait, il est comme toi et moi, comme chacun de nous, il est si facile de fermer les yeux quand on ne veut pas voir. Il faut une nouvelle sortie en mer, avec sa femme et des amis, alors qu’il est le premier à émerger du sommeil, pour le tirer de son aveuglement, de sa surdité aussi, et lui faire découvrir que les criailleries lancinantes des mouettes… sont en fait les cris de la tragédie, d’hommes, de femmes, d’enfants en train de se noyer et qui cherchent désespérément à quoi se raccrocher.
Immédiatement, pour eux qui, jusque-là, menaient leur petite vie pépère, le désir de sauver ceux qu’ils peuvent, va les saisir, au risque d’ailleurs de faire couler leur propre navire bientôt surchargé : "là-bas, des centaines. Les bras tendus, ils crachent, hoquettent, s'ébrouent comme une meute suppliante. Ils se noient sous mes yeux et je n'ai qu'une question en tête : comment les sauver tous ?", pense l’opticien. Ils ont envoyé des SOS de secours aux autorités à terre pour que les garde-côtes viennent à leur rencontre. Les mains s’agrippent et peu à peu, le blanc et le noir se mêlent. Des femmes, des enfants, des hommes sont hissés à bord, souvent quasiment nus (et on redécouvre la pudeur), grelottants ou couverts d’huile de moteur : ils sont bientôt quarante-sept dans une embarcation prévue pour dix personnes. Mais il en reste tellement d’autres encore sur la mer, dont hélas beaucoup de cadavres
Notre homme, l’opticien donc, s’aperçoit alors, dans l’urgence (et les gardes-côtes arrivant renvoient leur frêle embarcation de plaisance vers la côte, alors que le petit groupe d’amis aurait voulu en sauver encore davantage) de la tragédie des migrants. Pour lui, ils n’étaient que des pions dont on parlait à la télévision : mais voir la mer pleine de ces corps luttant pour survivre, ou ne luttant plus, casse en lui et chez ses amis la bonne conscience de ceux qui ne veulent pas voir ce qui se déroulait à leur porte, sous leur nez, à eux pour qui la mer n’était qu’une source de plaisir. C’est comme une nouvelle naissance à la fraternité humaine, la création d’un nouveau lien qui va transformer leur vision du monde. On ne peut plus faire comme si on ne savait pas : "Ces naufragés flottaient entre la vie et la mort. En tenant leurs mains dans les siennes, en les regardant reprendre leur respiration sur le pont du Galata, il a su qu’il touchait à l’essence même de la vie".
Ce curieux roman-témoignage donc est aussi la découverte de la dignité, avec, à l’arrière-plan, une dénonciation de l’indifférence européenne (« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », disait Michel Rocard vers 1990, la médiatisation outrancière de la politique entraîne de ces phrases malheureuses). Dans l’émotion qui va submerger le petit groupe – ils voudront absolument revoir ceux qu’ils ont sauvés, qui ont été parqués dans un camp – on ne peut plus vivre comme avant. Quel est notre seuil de tolérance, en tant que citoyens, qu’êtres humains, pour nous décider à agir ? Et sans devenir pour autant des héros. L’histoire, pourtant une tragédie, peut sembler idyllique. On a tous besoin de ce petit rappel à l’ordre – non pas à "l’ordre établi" – mais à l'éveil de la conscience : "Il avait toujours su où il allait. Depuis ce jour, il a la sensation que ses certitudes ont volé en éclats. Comme si une part de lui-même était restée là-bas, avec ceux qu'il n'a pas pu sauver".
Ce livre, très bref, publié par les éditions des Équateurs (je vois à leur catalogue qu'ils ont réédité le Gandhi de mon cher Romain Rolland) et qui se lit d’une traite, peut contribuer à cet éveil de la conscience. Qu’est-ce qu’être vivant ? "Je suis vivant puisqu’à nouveau je fais semblant", écrivait Jean-Luc Lagarce, dans Trois récits (Les solitaires intempestifs, 2001). Arrêtons de faire semblant, semble nous dire Emma-Jane Kirby. 
 

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