Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 31 octobre 2016

31 octobre 2016 : les spectres de l'Europe


Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.
(Karl Marx, Le Manifeste du parti communiste, 1848, premières phrases)


Pour changer un peu, et en attendant le recueillement de demain 1er novembre, parlons cinéma. Je reviens de Montpellier, où le Cinémed a été brillantissime. Presque tous les films vus (fictions récentes et à venir, rétrospectives, documentaires) étaient excellents ou très bons. Mais quand on voit le nombre éhonté de nullités qui sortent dans les grands circuits commerciaux, je comprends le découragement des gens qui décident... de dire que le cinéma ne les intéresse pas ou ne les concerne plus, et de ne plus y aller. Qu’ils fassent un tour dans un de ces très bons festivals que je fréquente, et ils retrouveront le goût du cinéma !

la promenade qui mène au Corum, siège du festival
 
Rétrospectives : il y a eu la rétrospective Mauro Bolognini, cinéaste dont on voit parfois des films au ciné-club de la télé. Je suis allé voir Bubu, excellente reconstitution de la prostitution au début du XXème siècle (d’après le roman français de Charles-Louis Philippe), Senilita, un film triestin un peu triste (adaptation aussi d'un roman du grand Italo Svevo), avec Claudia Cardinale, et une curiosité, Une fille formidable, une comédie musicale de 1953, avec la starlette Sophia Loren en danseuse aux jambes fuselées, dans un de ses premiers films ! Ça m’a enchanté (je rappelle que je l’ai vue pour la première fois au cinéma en 1956, dans La fille du fleuve, où elle était devenue vedette). 
Et puis une rétrospective d’un cinéaste inconnu (de moi, et de beaucoup) : le cinéaste espagnol (né au Salvador) Imanol Uribe, dont j’ai vu quatre films, La muerte de Mikel (en version originale non sous-titrée, je suis quand même resté jusqu’au bout), Dias contados (sous-titré en anglais), Adios, pequeña et le formidable El Viaje de Carol, un des grands moments du festival. Carol est une fillette de douze ans qui rentre en Espagne avec sa mère à l’automne 1938, son père, Américain, est pilote dans les Brigades internationales. C’est un film absolument bouleversant, d’une grande richesse thématique et de toute beauté. 
 Il y avait aussi un hommage à Sergi López : je suis allé voir l’excellent Pain noir, qui évoque la Catalogne juste après la guerre d’Espagne et l’horreur absolue du franquisme.

 autre lieu de projection : l'ancien cinéma Pathé

Parmi les films récents et à venir, j’ai particulièrement apprécié Bravo virtuose, de l’Arménien Lévon Minasian, qui en dit long sur la déliquescence et la corruption des anciennes républiques soviétiques, celui de Rachid Benhadj, L’étoile d’Alger, sur la naissance et le développement de l'islamisme dans les années de plomb (90) en Algérie, le superbe Fiore de l’Italien Claudio Giovannesi, qui relate une fraîche histoire d’amour entre deux jeunes incarcérés dans une prison pour mineurs, le Turc L’apprenti, d’Emre Konuk, portrait d’un asocial atrabilaire, le thriller français glaçant La mécanique de l’ombre, de Thomas Kruthof, le très humain film de Marian Seresesky, La porte ouverte, portrait de deux prostituées madrilènes, une mère et sa fille. Mais mon préféré, en fiction, fut le film libanais Tramontane, de Vatche Boulghourjlan : un jeune musicien aveugle découvre qu’il n’est pas l’enfant biologique de la femme qui l’a élevé. Absolument bouleversant.

 
Dans les documentaires, j’ai regardé avec beaucoup d’intérêt Chacun sa bonne, de Maher Abi Samra (le trafic des bonnes dans la haute bourgeoisie libanaise), Samir dans la poussière de Mohamed Ouzine (sur le trafic d’essence frontalier entre l’Algérie et le Maroc), Les cormorans de Fabio Bobbio (évocation poétique de l’été de deux pré-adolescents), la transplantation au Canada de la jeune tunisienne Zaineb dans Zaineb n’aime pas la neige, de Kaouther ben Hania, dont j'ai aussi vu la formidable enquête sur Le challat de Tunis, essai par moments hilarant (enfin on rit jaune) sur les difficiles relations homme/femme en Tunisie, à propos d’un type qui, dans les années 2000, balafrait les fesses des jeunes femmes trop dévêtues à son goût !

vu à Montpellier : lumières

Mais mon documentaire préféré fut le grec Des spectres hantent l’Europe, qui projette un regard cru sur un camp de migrants aux frontières de ma Macédoine, où ils vivent dans la boue et le froid en attendant l’ouverture des frontières vers un hypothétique départ vers l’Allemagne. Pendant une heure 20, on les voit et on les entend quasiment en plans fixes et en couleurs, sans le moindre commentaire ; puis les vingt dernières minutes, en noir et blanc, nous remontrent le camp, avec cette fois un texte en voix off, d’une beauté poétique stupéfiante, inspiré de Walter Benjamin. Au moment où on démantèle Calais, j’attends le cinéaste français capable de faire un aussi beau film, une œuvre, quoi ! Je m'offrirai le film dès sa sortie en dvd, tant j'ai hâte de réentendre le beau texte final...
Et l’Antigone d’or (le grand prix des films de fiction en compétition) a été donné à l’extraordinaire Vivre et autres fictions, de l’Espagnol Jo Sol, qui fut un très grand moment, film à ne pas rater quand il sortira en France. Un film sur le handicap, une sorte de fiction documentaire géniale sur les difficultés de vouloir vraiment vivre sa vie (y compris sexuelle) et la faire accepter aux "normaux" quand on est en fauteuil roulant. Pas de voyeurisme idiot ici, mais une réflexion salutaire et intelligente sur le sujet, servie par des acteurs (sans doute non professionnels) admirables. Et une réflexion terriblement humaine...

fleurs à Montpellier

Je dirais d’ailleurs que ce qui ressortait le mieux de l’ensemble des films présentés était la dignité des êtres humains, souvent placés dans des situations complexes, et qui tentaient d’améliorer leur environnement. Autant dira que beaucoup de ces films étaient vivifiants ! Même quand ils traitaient des spectres qui nous hantent : le handicap, la prostitution, la corruption,  la guerre et l'intolérance...

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