Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 17 septembre 2016

17 septembre 2016 :"Danse sur les flots" paraît ce mois-ci


Une aurore joyeuse éclate dans mon œil
(Jean Genet, Marche funèbre, in Le condamné à mort et autres poèmes, Gallimard, 2015)



Comme on n'est jamais si bien servi que par soi-même, je voudrais signaler la parution de mon nouveau recueil de poèmes, Danse sur les flots, aux éditions L'Harmattan. Ces textes ont été conçus pendant mes deux voyages en cargo de 2013 et 2015. Voici des extraits de la postface où j'éclaire la genèse du livre :

"J'ai accompli le vœu de Claire, celui qu'elle me dit à l'oreille, dans une dernière parole audible, en avril 2009, deux mois avant de mourir : « Le voyage en cargo, il faudra que tu le fasses, pour moi ! » Les yeux brouillés, je lui en fis la promesse.
Elle s'en faisait une joie, et pensait que ça me plairait aussi, de sillonner les mers en cargo. Nous avions vu en 1999 une émission de télévision qui en parlait ; nous avions emprunté aussitôt à la bibliothèque et potassé le Guide des voyages en cargo de Hugo Verlomme (en 2006, nous achetâmes la nouvelle édition) ; lors d'une semaine parisienne, nous étions allés au Cargo club, à la rencontre des voyageurs en cargo qui se réunissent une fois par mois dans l'île Saint-Louis, devant la librairie Ulysse consacrée à la mer. On y confronte les impressions et expériences, on y montre ses carnets, on donne des conseils aux néophytes : ces doux dingues, femmes et hommes, nous ont séduits et encouragés dans notre désir commun.
Claire savait que pour moi, c'était un vieux rêve d'enfance : je lui avais raconté que le premier roman que j'avais lu, à neuf ans, s'appelait Delph le marin, écrit par Paul-Jacques Bonzon. […]
Claire m'a quitté prématurément, me laissant désarçonné, mais non oublieux de la promesse que je lui avais faite. Dès 2010, à l'invitation d'Yvon, mon ancien collègue de Guadeloupe, où j'avais travaillé trois ans, je partais pour un premier voyage en cargo, la traversée de l'Atlantique jusqu'aux Antilles, onze jours aller et quatorze jours retour, entrecoupés dans l'intervalle par un séjour de trois semaines en Guadeloupe. Je me revois encore dire au commandant : « Déjà ! » en apercevant l'île de la Désirade au si beau nom. J'étais conquis et j'avais trouvé le voyage trop court. Et la tempête Xynthia, que nous avions affrontée au retour, ne m'avait nullement effrayé !
En 2013, je suis allé du Havre à Callao (Pérou) par le canal de Panama et retour à Rotterdam : cette fois, le périple avait duré cinquante-sept jours sur la mer, avec seulement de brèves descentes à terre aux escales. J'en suis rentré d'autant plus enthousiasmé que j'eus l'impression très nette que Claire était aussi du voyage ; mais, là encore, ça m'avait paru bien court ! En 2015, j'ai fait le demi-tour du monde, de France jusqu'en Nouvelle-Zélande et retour : quatre-vingt-onze jours de mer, par Panama encore, avec de magnifiques escales dans l'Océan Pacifique ; là aussi, Claire, quoique d'une façon plus diffuse, était magiquement présente.
C'est presque sous sa dictée que tous ces textes ont été conçus [...] pendant ces deux derniers voyages. Je les ai réunis en un bouquet à la mémoire de celle qui a, pendant trente ans, enchanté ma vie et dont la dernière parole fut de favoriser mon rêve d'enfant, naviguer au long cours : elle fut ma nouvelle Eurydice, j'ai senti intensément sa présence sur les mers. Elle a cru me lancer à la recherche de son souvenir, elle m'a intégré dans un grand mythe universel : elle m'a transformé en Orphée."




Ce n'est bien sûr pas à moi d'en faire l'analyse littéraire, aussi je vous soumets simplement, en guise d'appât, deux des textes qui composent le recueil :

qui déferle si tard dans la nuit tropicale ?
quel vent claque et s'échappe des vagues ?
quelle moisson d'écume en éclatant de rire
disperse de l'argent sur le bleu horizon ?

quelle pluie viendra mortifier cette étendue ?
quelles larmes salées flamberont ?
quels poissons sauront dans un spasme
faire entendre le sanglot du moulinet ?

sur le pont, je sens la chaleur de ton âme
je vois le feu de ton cœur embrasé
je déguste le sel de ta peau
qui, comme une algue, me pimente

*         *         *

c'est si facile ici de se noyer

il suffirait de sauter dans l'océan
et sans garnir mes poches de cailloux
où donc les prendre ici ? –
comme Virginia Woolf je coulerais au fond

je préfère onduler comme ta jupe verte
nénuphar au gré de mes songes
dans la lumière sanglante du couchant
et, plutôt que de couler, je danse

j'entoure de mes bras les bribes de ton corps
que ma mémoire recompose
l'orchestre marin joue la valse des vagues
et nous oscillons dans la coursive

dans nos villes de pierre
cent fois je t'ai cherchée
cent fois le chagrin m'a tourmenté

clandestine, à mon bras, ici tu te balances
dans le léger roulis du navire vivant


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