Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 16 février 2018

16 février 2018 : devant le mystère


Avoir de quoi lire me rassure, même si souvent, comme ce fut le cas ce jour-là, le livre reste fermé : l’important, ce n’est pas de lire, c’est de savoir que je peux le faire.
(Alessandro Perissinotto, Une petite histoire sordide, trad. Patrice Vighetti, Gallimard, 2009)


Avec mon éducation huguenote, rien de plus éloigné de moi que le culte des images ("Tu ne te feras point d'image taillée, de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre", est-il écrit dans l’Ancien Testament, à plusieurs reprises, dont au Deutéronome, chap. 5, verset 8, et c’est pour cela qu’il n’y a pas la moindre image dans un temple protestant), mais tout de même, ça excite ma curiosité. Et je visite volontiers les églises, même si je n’aime pas trop quand elles sont surchargées (comme à Madère, par exemple, ou à Venise, ou chez les Orthodoxes, à Saint-Pétersburg) de peintures, d’icônes, de statues et de statuettes de la Vierge et des Saints, de sculptures et de vitraux. Je suis toujours frappé par la foi naïve de ces gens qui se signent, s’agenouillent devant tel ou tel saint, qui pélerinent à Lourdes, à Compostelle, à Fatima ou à Rome. Alors que moi, le mécréant, j’ai du mal à admettre la naissance divine ou la résurrection (bien que, comme me disait un ami, « si Dieu existe, tout est possible »), et me contente simplement d’admirer le personnage de Jésus, ce qui me donne une "foi" de protestant quelque peu surprenante, et plutôt une sorte de guide dans ma vie.


Alors, bien sûr, les apparitions, je n’y crois guère. D’ailleurs, comment se fait-il qu’elles ne surviennent que dans des campagnes reculées, et toujours dans des milieux empreints de religiosité catholique très fruste ? Pourtant, je trouve le phénomène fascinant, et je comprends qu’un cinéaste s’empare du sujet (ou des écrivains aussi). Le film de Xavier Giannoli est très bon à tous points de vue : il est beau esthétiquement, excellemment joué, et l’histoire racontée est prenante, avec un fort suspense. On y apprend beaucoup de choses sur la foi populaire, le besoin de toucher la personne qui a vu les apparitions, les mystères de l’église vaticane et des enquêtes canoniques (car, a priori, la hiérarchie du clergé se méfie des illuminés et des visionnaires), sur le commerce qui s’empare immédiatement du sujet (statuettes, figurines, objets de toute sorte : les marchands du temple anathémisés par Jésus, arrivent de toute part, en somme) et vampirise le lieu où les foules rappliquent, sans compter l'arrivée de certaines branches de l’église, surtout américaines, avec leur besoin de tout mettre sur écran, et de se servir du phénomène pour un prosélytisme peu délicat.
On plonge chemin faisant dans les archives du Vatican, où sont répertoriés tous les cas de cette espèce. On découvre, fascinés, le groupe qui va enquêter : des théologiens et des prêtres, une psychiatre, et pour plus d’objectivité, jusqu’à un journaliste agnostique (Vincent Lindon, remarquable) qui mène les débats et l’enquête (il cherche des preuves, ce qui est peu évident sur un sujet pareil et sur des faits ayant eu lieu deux ans auparavant) ; il va peu à peu être ébranlé dans ses certitudes. La commission d'enquête interroge Anna, la jeune visionnaire (excellente interprète) : élevée en famille d’accueil, elle est devenue novice au couvent, sous le chaperon du prêtre local qui orchestre sa célébrité soudaine et étouffante, à laquelle elle essaie tant bien que mal d’échapper. Peut-on et doit-on expliquer l’inexplicable, chercher à percer tous les mystères de la psyché, explorer jusqu’aux tréfonds de la nature humaine ? Le film nous laisse libres. Il semble attirer du monde, et c’est mérité.

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