Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 13 février 2018

13 février 2018 : l'éducation à la dérive


les nouvelles technologies ont colonisé nos vies. Elles recomposent le monde selon leur propre logique, bouleversent notre rapport à tout ce qui nous entoure, aux autres et à nous-mêmes. Elles ont détruit en quelques années ce qui avait mis des siècles à se constituer.
(Cédric Biagini, Résister au grand maelström numérique, in La décroissance, novembre 2015)

Cédric Biagini, dont je n’ai pas oublié le formidable essai L’emprise numérique : comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies (L’échappée, 2012), livre que j’ai sûrement déjà cité dans ce blog, en remet une couche dans le dernier numéro de La décroissance (février 2018), cette fois à propos des enfants : À quels enfants allons-nous laisser le monde ? (page 2, 6-7). Notons que, dans les années 70, les écolos tiraient la sonnette d’alarme en disant : Quel monde laisseront-nous à nos enfants ? 

 
Il est clair que maintenant, les enfants ne sont plus nos enfants : promenez-vous dans un jardin public, dans les endroits où il y a des jeux pour enfants, ou suivez (discrètement) un père ou une mère qui promène son enfant sur une poussette... Neuf fois sur dix, les adultes censés être connectés à leurs rejetons, leur parler ou leur chanter des chansons, jouer avec eux, être dans leur présent, ces adultes donc ont dans la main la "petite poucette" chère à Michel Serres, le fameux smartphone ou iphone dont je me demande bien ce qu’ils regardent dessus, alors qu’ils sont là pour s’occuper de leurs bambins, les éveiller, leur faire découvrir le monde, les éduquer en somme...
Pourtant, les mises en garde ne manquent pas : "Évitez les médias digitaux. Ils rendent, comme cela a été démontré ici maintes fois, réellement obèse, bête, agressif, solitaire, malade et malheureux. Restreignez la dose pour les enfants, car c’est la seule chose qui, et c’est prouvé, donne un sens positif. Chaque jour qu’un enfant passe sans médias digitaux représente du temps gagné" (Manfred Spitzer, Démence digitale. 2012, hélas non traduit encore en français, quand tant de conneries encombrent les librairies). On en arrive à des situations aberrantes ; organisation de stages de désintoxication de la connectivité perpétuelle, en "Allemagne, des campagnes d’information incitent les parents à décoller les yeux de leurs smartphones pour passer plus de temps avec leurs enfants." Ce qui, pourtant, semble relever du simple bon sens !
"Parmi les enfants de 3-4 ans en grande difficulté quasiment tous sont exposés aux écrans entre 6 heures et 12 heures par jour." Ce qui n’est pas sans inquiéter ceux qui ont publié une tribune dans Le monde (31 mai 2017) : "Nous, professionnels de la santé et de la petite enfance, souhaitons alerter l’opinion publique des graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants à tous types d’écrans : smartphones, tablettes, ordinateurs, consoles, télévision. Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à trois ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, ne communiquent pas, ne parlent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs." C’est ce qu’on appelle "l’autisme virtuel". Une orthophoniste explique que, "si l’on diminue le temps d’exposition de l’enfant aux écrans, il reprend le cours normal de son développement" (à condition toutefois qu'on s'occupe effectivement de lui). Tout n’est donc pas perdu. Mais pourquoi en arriver là ? Est-ce normal de mettre un smartphone dans les mains d’un enfant de deux ans ?
On est en présence d’une véritable aliénation de dépendance analogue à celle de la drogue, signalent des études américaines : "Les jeux vidéo, ainsi que les réseaux sociaux, sont pour les enfants ce que l’héroïne est pour les junkies : chaque coup de feu virtuel tiré, chaque tweet posté ou chaque notification reçue libère dans le cerveau une petite dose de dopamine, qui agit de la même manière que la cocaïne sur les neurotransmetteurs" (Glow kids : how screen addiction is hijacking our kids... and how to break the trance, St Martin’s press, 2016).
Évidemment, c’est tellement plus facile de mettre le bébé devant un écran : "il ne pleure plus, ne réclame plus rien, ne s’agite plus, ne crapahute plus partout, mange sans rechigner. Il est calme, comme hypnotisé, voire sidéré. La télé, la tablette ou le smartphone [...] apparaît alors comme comme une solution très efficace aux difficultés éducatives que [les parents] peuvent rencontrer." Et le tragique est que toute la publicité pousse les parents dans ce sens en leur faisant croire qu’en fournissant du numérique aux enfants dès le plus jeune âge, ces outils "permettront à leurs enfants d’entrer plus vite dans les apprentissages, d’être plus performants dans une société de compétition".
Parents, jouez avec vos enfants, sortez avec eux, parlez-leur, faites-les rire et chanter, lisez-leur des histoires, apprenez-leur à reconnaître les couleurs plutôt que de savoir comment elles se disent dans une autre langue, laissez-les accepter d’avoir des pauses, plutôt que d’être perpétuellement les yeux rivés sur un écran ! Ne les laissez pas devenir des robots !
Et lisez toutes et tous le livre de Biagini (14 € pour 445 pages, c'est donné) :






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