lundi 17 février 2014

17 février 2014 : sur la tangente


À vrai dire, personne ne traverse la vie en tenant ses promesses ; si vous ne me croyez pas, demandez donc au Président.
(Rolo Diez, In domino veritas, trad. Alexandra Carrasco, Gallimard, 2003)


Allez, un dernier petit message avant une nouvelle vadrouille, puisque je quitte demain Bordeaux pour un périple Poitiers – Paris – Poitiers - Niort, retour à Bordeaux le 26 février. Et j'ai un peu peur que vous m'oubliez si je n'écris plus rien...
Ce qui est d'ailleurs exact ; j'ai décidé de laisser la poésie en sourdine, en suspens, en pause, en veilleuse, au choix, (elle ne se commande d'ailleurs pas !) pour l'instant. Dans une lettre récente, j'écrivais « Au fond, j'ai essayé de me promener dans les tangentes de la poésie. Le résultat m'oblige à sourire de moi-même. Ou aussi bien à pleurer, si je me prenais au sérieux. Mes mots sont tellement éloignés de mes intuitions, ma lucidité me fait voir que j'entretiens de tellement loin l'illusion d'approcher une vérité poétique, trahie malgré elle par mes pauvres agencements de mots et de lettres, et je sens bien que je n'ai pas réussi à trouver ma voix – ma voie ? Je n'ai pas découvert les mots ou groupes de mots susceptibles de décrire mes sensations, mes sentiments, mes observations, et j'ai l'impression de poursuivre une quête quasi impossible. » Donc, pour l'instant, passons à autre chose.
Je travaille sporadiquement sur mes femmes-écrivains ; actuellement, je suis sur Duras : si tout va bien, il ne me restera que deux ou trois auteures à traiter pendant mon voyage en cargo de 2015, si toutefois voyage en cargo il y a ! Par ailleurs, je viens de réviser mon Journal de bord, intitulé Un voyage en cargo, pour un envoi éventuel à un éditeur, accompagné d'un cahier de photos. Bien évidemment je trouve que c'est pas mal (j'ai assez bien rendu le mouvement, les sensations, les rencontres, les moments, et ça me parle, mais est-ce que ça peut parler à quelqu'un d'autre ? ). Toutefois je crois qu'il y a encore beaucoup de travail de resserrement pour le rendre lisible à un/e lecteur/trice lambda.
Je suis pas mal allé au ciné la semaine dernière, car il y avait à Bordeaux un festival de cinéma militant, où forcément on passe des trucs quasi invisibles, et j'ai donc pu voir des documentaires extraordinaires, et ne comptons pas sur la télé pour nous les montrer !.
Écho d'il y a cent ans, du Japonais Tomiko Fijiwara (2013), raconte l'histoire des militants anars et socialistes japonais, accusés en 1910 du crime de lèse-majesté et condamnés à mort à l'issue d'un procès complètement truqué ; jamais réhabilités depuis, comme nos fusillés pour l'exemple de 1914-1918, donc ne critiquons pas le Japon. Les organisateurs faisaient librairie, j'en ai profité pour acheter L'impérialisme, le spectre du XXe siècle, de Shûsui Kôtoku, un des condamnés, où il dénonçait les dérives du nationalisme, du militarisme et de l'impérialisme japonais, qui conduisirent tout droit à la catastrophe de 1945. Lecture passionnante : le texte est encore plus d'actualité aujourd'hui, dans la mesure où l'impérialisme a pris des proportions encore plus monstrueuses qu'au début du XXe siècle, puisqu'il n'y a plus de contrepoids.
Trois films montraient ce qui se passe quand les masses populaires se mettent en mouvement pour essayer de se battre et de s'organiser collectivement pour leurs droits. ABC de la grève, du Brésilien Leon Hirszman (1990), raconte les grandes grèves du secteur métallurgique et automobile au Brésil en 1979, où émergea la figure charismatique de Lula. Excellent et instructif. Charbons ardents, du Français Jean-Michel Carré (1998), sans doute le seul de ces films à être passé à la télé (car co-produit par Arte), raconte le rachat par les mineurs gallois de la Tower Colliery, une mine de charbon bradée et menacée de fermeture par le libéralisme anglais. Devenus propriétaires-actionnaires de leurs mines, tout a changé pour eux. En effet, ce n'est pas du tout la même chose de travailler pour soi (fût-ce à l'intérieur d'une communauté collective) que pour des actionnaires privés, inconnus et invisibles ! Même topo dans Marinaleda, un village en utopie, de la française Sophie Bolze, qui montre la démocratie directe à l’œuvre dans un village andalou, où des paysans sans terre exploitent en coopérative 1200 hectares et s'efforcent d'inventer un nouveau mode de vie. Des expériences enthousiasmantes à tous points de vue, à l'heure où le capitalisme triomphant a réussi à nous rendre individualistes et confits dans un égoïsme béat. J'allais dire dévot. Oui, il y a de ça !
Dans le dernier numéro de L'âge de faire (abonnez-vous, c'est génial), on trouve relatée une expérience de ce genre en France, avec la coopérative ardéchoise Ardeleine (lire l'article http://www.lagedefaire-lejournal.fr/ardelaine-travailler-autrement/). À la différence d'autres revues, qui sont essentiellement critiques et en fin de compte décourageantes (« on ne pourra jamais rien changer »), L'âge de faire montre dans chaque numéro des expériences qui ouvrent des perspectives autres que le super-libéralisme et le chômage qui va avec. Car le Président peut toujours faire le beau avec les chefs des multinationales, il organise de fait le développement du chômage et de l'insécurité (la vraie, celle de l'emploi) et la casse des services publics, à commencer par l'enseignement public, qui sera une fois démantelé, source de profits juteux pour le privé. Et de renforcement des inégalités !
C'est assez amusant de voir qu'en ce moment je viens de lire le polar de l'Argentin Rolo Diez, In domino veritas, où j'ai relevé la phrase mise en exergue ci-dessus, qui ne s'appliquait d'ailleurs dans le roman qu'au président mexicain, puisque ce polar se passe au Mexique, mais on voit bien que c'est pareil dans tous les pays du monde. Là, il n'y a pas d'exception française !
C'était ma petite dose de pessimisme, qui n'est autre que l'optimisme du philosophe !

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