Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 17 mai 2008

16 mai 2008 : ma bataille de Nouaillé


Nouaillé-Maupertuis !
Un des hauts-lieux du Poitou, avec le souvenir de la fameuse bataille dite de Poitiers, en 1356, qui faisait partie des dates à retenir en histoire de France, au temps du bon vieux certif'. Le roi de France Jean le Bon, y fut fait prisonnier par le fils du roi d'Angleterre, le Prince noir, en dépit de l'aide d'un de ses garçons, devenu duc de Bourgogne ensuite sous le nom de
Philippe le Hardi, et dont la célèbre réplique (qui n'a peut-être jamais été prononcée) faisait partie des manuels scolaires de l'époque : "Père, gardez-vous à gauche, père, gardez-vous à droite".
C'est là que je suis invité ce vendredi 16 mai par l'association de bénévoles qui gère la bibliothèque municipale. Le président, Philippe, est protestant, documentaliste dans un grand lycée poitevin. Les autres bénévoles sont toutes des femmes. Comme souvent. Les femmes sont davantage lectrices que les hommes, et plus prêtes à donner de leur temps pour ce type de bénévolat ; à l'inverse, on trouve sûrement davantage d'hommes pour bénévoler dans les associations sportives.
J'arrive, à vélo, bien sûr, c'est à peine à 7 km et des poussières de chez moi, au rendez-vous, fixé à la bibliothèque, à 19 h. Je visite les lieux, une salle adultes, une salle enfants, c'est gai, pimpant, un peu petit pour une commune de 2500 habitants, mais en attendant mieux... C'est même là que nous pique-niquons, assis sur les sièges des petits, pour une sorte de dînette : taboulé, salade de riz, quiches (dont une aux asperges) et clafoutis aux pommes. Excellent.
Puis direction la mairie, où la salle des mariages a été préparée pour me recevoir. Une quarantaine de chaises en arc de cercle (ils ont vu un peu gros, mais tout de même il y a une trentaine d'auditeurs), et une table sur laquelle j'ai installé un tissu pour dissimuler mes jambes. Les gens s'installent. Il y a là plusieurs "anciens" de la DRAC (un grand merci), l'ami Gilles venu en compagnie, l'ami Yves avec son camescope pour me filmer, l'amie Claudie aussi, mon fan club en quelque sorte, plus quelques bibliothécaires des environs et quand même quelques autochtones !
Philippe me présente, montre le vélo qui prouve que je suis bien venu avec (et je repartirai dessus, tout à l'heure dans la nuit), et je me lance dans le thème retenu : "pérégrinations". Ce n'est pas exactement le programme figurant sur mon site. J'y ai rajouté notamment une nouvelle inédite de Georges Bonnet, Un dimanche perdu, de son recueil à paraître en septembre. Georges n'a pas pu venir, mais j'ai pensé à lui, je suis arrivé cependant avec des piles de ses livres à vendre que la librairie Gibert m'a confiés, et ma foi, onze livres sont achetés ! Pas mal, je suis un bon vendeur...
La lecture se passe plutôt bien, je me suis senti dans un bon jour, tout à fait libéré depuis ma récente décision. Bien sûr, seul le public peut dire si les textes sont bien passés. Mais les gens ont l'air content, une dame me dit même : "Je serais bien restée toute la nuit" ! Je ne me savais pas si séduisant...
Après le pot final, je demande à Gilles de prendre mon sac, que je récupérerai demain à la BU. En effet, pour qu'on voie dans le noir ma lumière arrière rouge, il faut éviter tout chargement sur le porte-bagages. Je mets mon gilet fluo et j'installe aussi l'écarteur qui permet aux voitures de mieux me voir. Je dis au revoir, allume mes lumières et file.
Damned ! je n'ai pas fait vingt mètres que je me rends compte que ma ceinture (avec les papiers, l'argent et les clés) et mon téléphone portable sont restés dans le sac ! Tant pis. Avec un peu de chance, Claire, qui pendant ce temps, profitant d'un bon jour pour elle (presque pas de douleurs), est allée écouter une chanteuse brésilienne, Bia, sera peut-être déjà rentrée. Je file dans la nuit comme un météore, éblouissant les voitures qui arrivent en face et les panneaux indicateurs, je respire, l'air est pur, meilleur que dans la journée, la température est douce, on sent le printemps...
J'arrive donc, il est 10 h 45 environ, les lumières sont éteintes à la maison. Claire n'est pas rentrée. Je gare quand même le vélo dans la petite maisonnette du fond du jardin, accessible sans clé. Puis je prends mon mal en patience, les voisins ont l'air couchés eux aussi, pas une lumière ne filtre. J'avise un banc de notre parc, et m'allonge dessus. J'entendrai bien la voiture de l'amie de Claire chargée de la ramener du concert.
Et je me rappelle aussitôt cette fameuse nuit de janvier 1965, où j'avais dû passer la nuit dehors, car j'avais aussi oublié ma clé (et les propriétaires, des gens très âgés nous avaient bien dit, après minuit, nous n'ouvrons pas, ne sonnez pas !)... La Villa Formose, qui abritait une dizaine de locataires dans les chambres des étages, était sombre. Je revenais du ciné-club de la fac, qui s'était prolongé par des discussions. J'ai bien tenté de lancer un peu de gravier sur les volets des chambres les plus accessibles - je connaissais tous les locataires, de jeunes travailleurs pour la plupart, je les aimais bien, j'étais le seul étudiant... Mais plus fatigués que moi (eh oui, j'oubliais que le travail fatigue davantage que les études), ils dormaient du sommeil du juste. Aucun n'a bougé. J'ai alors déambulé dans les rues de Pau, suis allé à la gare, puis me suis allongé sur un banc public, pour attendre le petit matin. Il devait faire deux degrés à peine ! Emmitouflé dans mon vieux manteau noir, j'ai vaguement somnolé, me suis fait sortir par un flic, "faut pas coucher ici", ai continué à arpenter la ville endormie dans une vadrouille finalement pas si désagréable que ça. Une nuit sans sommeil finit par apporter une exaltation extraordinaire, on se sent léger, malgré la fatigue... Je n'ai pas fait de mauvaises rencontres, ai vu les rares clochards (moins nombreux que les SDF d'aujourd'hui) qui dormaient dehors aussi. J'étais un peu comme le poète belge William Cliff, grand marcheur, baguenaudant le dimanche, car la ville est morte la nuit comme les dimanches :


et le dimanche quand la ville est morte
c’est agréable d’aller n’importe où
et de marcher ainsi de porte en porte
et de vaguer ainsi un peu partout

En fin de compte, après à peine un quart d'heure de froid relatif, j'ai entendu une voiture et vu qu'elle s'arrêtait devant chez nous. C'était Claire qui revenait. L'aventure était finie, la nuit ne serait pas blanche ni frileuse, la bataille de Nouaillé-Poitiers s'achevait plutôt bien !



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