lundi 5 mai 2025

5 mai 2025 : Gaza : l’appel des quatre à dire non

Delgrès : Nous n’avons plus qu’à mourir bravement. Sachons accomplir ce devoir suprême. Notre mort nous fera illustres nous ne mourrons pas entièrement. Nos noms survivront sur l’océan des âges et nous léguerons nos exemples à suivre à ceux qui viendront après nous et qui, plus heureux, conquerront eux, cette liberté que nous n’avons fait qu’entrevoir.

(Gonzague Saint-Ruf, L’épopée Delgrès : la Guadeloupe sous le Révolution française, L’Harmattan, 1988)

 

                 Delgrès, le héros guadeloupéen contre le rétablissement de l'esclavage en 1802, nous a montré l'exemple de la résistance à l'oppression. Continuons à lutter pour seconder les Gazaouis dans leur résistance. J'ai été heureux de voir, lors de manif du 1er mai à Bordeaux de voir le grand nombre de drapeaux palestiniens dans les rues de Bordeaux. Pratiquement, tous les partis représentés, tous les syndicats, toutes les associations, arboraient, en plus de leurs propres emblèmes, un ou plusieurs drapeaux, et aussi des slogans solidaires. 

 

            Et voilà qu'aujourd'hui, j'apprends que, dans une tribune confiée à Mediapart, quatre femmes appellent la France et l’Europe à « dire non à la politique de la destruction » menée par Israël : la Prix Nobel de littérature Annie Ernaux, l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira, l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis et la romancière libanaise Dominique Eddé. J'en reproduis le texte complet, en soutien à cette initiative qui me tient chaud au cœur.

 

d’Israël – gouverné par son extrême droite – est en train d’exterminer un peuple et de dépecer le Moyen-Orient. Ni l’assassinat de plus de deux cents journalistes palestiniens, ni l’interdiction des médias étrangers sur les lieux du crime, ni l’autocensure systématique de la majorité des médias occidentaux, n’auront suffi à filtrer l’horreur.

        Heure après heure, les bombes tombent partout à Gaza. Des familles entières sont décimées, les hôpitaux sont hors service dans leur presque totalité, les enfants amputés sans anesthésie, les tentes de deuil sont brûlées, les gens qui courent au secours des blessés sont tués à bout portant, les survivants condamnés à ne pouvoir récupérer les cadavres de leurs proches, un navire chargé d’aide pour Gaza visé par des drones israéliens au large de Malte… Toute précaution de langage relève désormais de la cécité volontaire.

        Pendant ce temps, le régime israélien occupe le Golan et le Liban-Sud. Depuis le 27 novembre 2024, il a violé le cessez-le-feu au Liban à 1 500 reprises. La Syrie, à peine délivrée d’un demi-siècle de tyrannie sanglante, a enduré la destruction de son armée par Tsahal sans que personne ne pipe mot. Les forces aériennes israéliennes ont attaqué la Syrie près d’un millier de fois. Le nouveau régime syrien est donc privé par son voisin israélien des moyens d’installer son autorité.

        La prise en otage de la population syrienne druze par Israël ajoute au chaos sa pièce de sabotage. « Il n’y a pas de “massacres de Druzes” mais des heurts intercommunautaires que tente de contenir le nouveau gouvernement », écrit l’ancien ambassadeur de France Gérard Araud. Ce faisant, Israël peaufine son plan de dépeçage de la région. Il ne s’agit plus ici d’anticipations ni d’hypothèses. Il s’agit d’observations, de constats, de faits.

        Si les responsables politiques européens continuent à attendre – et à attendre quoi ? –, s’ils ne se lèvent pas en responsabilité et en dignité pour appliquer des sanctions contre Israël et rompre leurs relations avec ce régime incendiaire, ils figureront au nombre des accusés devant l’histoire. Plus grave : ils invalideront le principe même de l’Europe, ils cosigneront la fin de la démocratie, le triomphe du fascisme.

        Rappelons qu’une trentaine de pays sont visés par des sanctions de l’Union européenne, notamment pour de graves violations des droits de l’homme. Le cadre juridique de mesures sanctionnant la politique de terreur exercée par Israël existe. Reste à l’appliquer.

        « L’objectif est manifestement de créer les conditions pour mener à bien la plus grande opération d’épuration ethnique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », écrit Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères. Il plaide pour le retour de toute urgence au droit international, le recours aux leviers d’action contre Israël, le refus du « fait accompli ». Or s’agissant de « fait accompli », s’il est un pouvoir qui soit imbattable en termes de décisions unilatérales, imposées par la force, c’est bien Israël.

        Que la France et l’Europe se portent au secours d’elles-mêmes en disant non, clairement et enfin non, à cette politique de la destruction.

Sophie Bessis, Dominique Eddé, Annie Ernaux et Christiane Taubira

 

 

dimanche 27 avril 2025

27 avril 2025 : une chanson de Brel

moi aussi j’allais disparaître. C’est tentant. Ça l’a toujours été. J’ai toujours tout réglé par les absences.

(Estelle Rocchitelli, Après la brume, Dalva, 2024)

 

            J'ai retrouvé dans mon crâne, ces derniers temps, cette chanson de Brel, qui m'avait tant impressionné à l'époque. Je ne savais rien de l'amour, de la passion, du sentiment, j'étais ignare. Je n'avais pas vécu, tout simplement. J'ignorais tout des vraies difficultés de la vie. Je ne compte pas dans ces difficultés la pauvreté de mon enfance, je n'avais pas d'autre désir que de manger à ma faim, d'être choyé par ma grand-mère et d'envisager de vivre au jour le jour.

            J'étais naïf, comme disait ma grand-mère, et je le suis resté. Ce qui m'a permis de traverser les vicissitudes de ma vie, en ne retenant que le meilleur. Tout ce qui a été moche ou mauvais, je l'ai oublié, je n'ai gradé que les événements heureux : les rencontres et les ami.e.s qui en ont découlé, les livres et les films que j'ai aimés, les découvertes pendant mes voyages, ma vie de famille avec Claire, ma vie associative, etc. etc.

            Et maintenant que j'approche de la fin du jour, je ne me plains pas, ce serait même un scandale si je me plaignais. Quand je vois les bombes et les drones qui pleuvent ici ou là , les millions d'enfants qui souffrent de malnutrition, les migrants à qui on met des bâtons dans les roues, les vieux isolés et tout ce qui fait la misère du monde, je n'ai pas le droit de ma plaindre.


La chanson des vieux amants

Bien sûr, nous eûmes des oragesVingt ans d'amour, c'est l'amour folMille fois tu pris ton bagageMille fois je pris mon envolEt chaque meuble se souvientDans cette chambre sans berceauDes éclats des vieilles tempêtesPlus rien ne ressemblait à rienTu avais perdu le goût de l'eauEt moi celui de la conquête
 
Mais mon amourMon doux, mon tendre, mon merveilleux amourDe l'aube claire jusqu'à la fin du jourJe t'aime encore tu saisJe t'aime
 
Moi, je sais tous tes sortilègesTu sais tous mes envoûtementsTu m'as gardé de pièges en piègesJe t'ai perdue de temps en tempsBien sûr tu pris quelques amantsIl fallait bien passer le tempsIl faut bien que le corps exulteFinalement, finalementIl nous fallut bien du talentPour être vieux sans être adultes
 
Oh, mon amourMon doux, mon tendre, mon merveilleux amourDe l'aube claire jusqu'à la fin du jourJe t'aime encore, tu saisJe t'aime
 
Et plus le temps nous fait cortègeEt plus le temps nous fait tourmentMais n'est-ce pas le pire piègeQue vivre en paix pour des amantsBien sûr tu pleures un peu moins tôtJe me déchire un peu plus tardNous protégeons moins nos mystèresOn laisse moins faire le hasardOn se méfie du fil de l'eauMais c'est toujours la tendre guerre
 
Oh, mon amourMon doux, mon tendre, mon merveilleux amourDe l'aube claire jusqu'à la fin du jourJe t'aime encore tu saisJe t'aime
 
Pour l'écouter rendez-vous sur youtube.



 



dimanche 20 avril 2025

20 avril 2025 : le poème du mois : Marana Al-Masri

 

Comme elles me sont amies les étoiles

ô qu’il m’est compagnon le soleil

et le mer et le vent 

(Philippe Forcioli, Routes de feuilles, G. Berenèze, 2008)

 

            Que la poésie est consolante, quand on a le cœur en berne, quand on souffre d'une solitude subie, quand on est frappé par la maladie ou le deuil, mais aussi bien quand le bonheur vous touche, qu'on reçoit la visite d'une amie, ou bien un jour de fête, et quand on va vers les autres.

            En ce jour de Pâques, où la plupart des gens ne savent même plus ce que ça signifie, qu'il est bon de s'écrier, comme les Crétois dans le roman magnifique de Nikos Kazantzakis Le Christ recrucifié, "Christ est ressuscité" chaque fois que se promenant dans la rue le jour de Pâques, ils rencontrent une ou des personnes (qu'ils connaissent ou pas). Et la personne répond, et ils s'embrassent. Et c'est un jour de joie indicible ; j'espère que cette coutume n'est pas totalement perdue aujourd'hui. Car c'est aussi un signe de poésie dans le réalisme parfois sinistre de notre vie quotidienne.

            Voici donc le poème du mois, d'une poétesse syrienne que j'ai eu le plaisir de rencontrer.

 

 

Tu me demandes

mon âge

comment peut-on demander

son âge à une femme



Je réponds

dix-sept années d’enfance

avant de te connaître

sept années de jeunesse

passées à t’aimer

et depuis que tu m’as abandonnée

le temps s’est mis à me rendre visite



(Maram Al-Masri, Je te menace d’une colombe blanche, 

trad. François-Michel Durazzo, Seghers, 2008)