dimanche 1 novembre 2026

1er novembre 2026 : le roman d'un migrant

 Mourir, c'est tout ce qui nous reste !

(conversation entendue à Lamalou-les-Bains entre deux vieillards assis sur un banc)

 

 

                    La critique s’en donne à cœur joie de vilipender, d’étriller ce livre, et surtout son auteur. Son tort : avoir eu du succès ! Il n’en aurait pas eu, personne n’en aurait entendu parler. Ça suffisait pour me donner envie de le lire. Car ça me rappelait trop l’aventure d’un livre que j’avais lu dans ma jeunesse et follement aimé, Le devoir de violence, de Yambo Ouologuem, et qui venait d’obtenir le prix Renaudot, accusé pareillement d’avoir copié et plagié. Comme par hasard, l'auteur était également noir de peau. Dans la France raciste d’alors, l’acharnement fut très violent. Or ce roman précisément avait enchanté mon lit d’hôpital où j’ai traîné pendant trois mois, et j’ai chaudement félicité l’ami qui me l’avait donné.

 

                    Eh bien, C’était ça ou mourir m’a beaucoup plu, par son ton de vérité d’abord : il sent le vécu, c’est plus un témoignage qu’un roman, ou alors c’est un roman qui témoigne. Ça commence par le départ d’Haïti. Le héros-narrateur, Jonas, voit sa maison brûlée, le quartier entièrement dévasté par la guerre des gangs. Ces derniers « se battaient pour le territoire, mais le territoire n’appartenait plus à personne. Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse ». Pour ne pas être tué, il ne reste plus qu’à déguerpir : « On fuyait tout. Pas la mort, mais la vie. Cette vie-là. Celle qu’on nous avait vendue comme un destin mais qui puait la punition. On fuyait un rêve en forme de cauchemar ».

                    Et c’est le début d’une odyssée qui va durer longtemps. D’abord Jonas doit passer en République Dominicaine, non sans difficulté. Et ce n’est qu’une étape, la migration va se poursuivre vers le Brésil, par mer,  puis par terre, par les pays latino-américains, du Pérou jusqu’au Mexique. Long parcours, hérissé de frontières, de montagnes, de jungles, de forêts, de rivières. Pourchassés et humiliés (« Ceux qui humiliaient étaient habités par une ignorance triomphante, crasse, assumée ») par les douaniers, par la police et les militaires, détroussés par les passeurs, les migrants trouvent parfois une aide précaire, mais ils souffrent de maladies, de la soif, de la faim, de la misère et souvent, ils meurent avant d’avoir achevé leur périple : « ― Tu sais pourquoi je voudrais mourir avant toi ? J’ai fait non de la tête. ― Parce que si je meurs avant…  au moins, toi, tu pourras le raconter. »

                    Ici, on est dans le réel et le héros comprend que « Quand tu es migrant, ce n’est pas la faim qui t’écrase en premier. Le corps s’habitue à presque tout. Ce qui te brise vraiment, c’est l’inutilité.  Cette sensation lente et corrosive de ne plus servir à rien, de n’avoir aucun poids, aucun effet sur le monde, d’exister sans laisser la moindre empreinte ». Ils ne savent plus qui ils sont. Ils n’ont plus de papiers et, quand on leur en promet, ils doivent attendre des mois. Ils n’ont plus de sentiments, peuvent devenir mauvais, même entre eux, ils ont du mal à pratiquer la solidarité : « Parce que la bonté, c’est un luxe réservé aux gens qui ont déjà mangé. Les pauvres, eux, font des choix à l’échelle de leurs tripes ». Et malheureusement, ils ont faim.

                    En plus, partout où ils passent, ils sont des étrangers, des parias et ils devinent qu’ils le seront toujours. Partout, ils sont sous le regard peu amène des autres, celui qu’on leur « lance parfois dans le métro, au marché, dans la rue », celui de la télévision avec les débats sur l’immigration, celui des « chroniqueurs qui disent qu’on coûte trop cher », celui des  « politiciens qui disent qu’ils veulent accueillir, mais « pas trop ». Et ils doivent patienter et attendre pendant des mois  « un papier pour pouvoir travailler comme tout le monde ». Alors même qu’on leur reproche sans arrêt de « profiter du système ». 

                    Finalement Jonas atteint la frontière du Rio Grande, il finit par passer aux USA, puis au Québec. C’est là qu’il trouve pour la première fois des fonctionnaires un peu plus humains et compréhensifs et qu'il obtient enfin des papiers durables. Mais que de rencontres, en cours de route, avec des migrants comme lui, qui n’auront pas sa chance, et qui finissent renvoyés chez eux, noyés, tués, désespérés…

                Le récit, un peu répétitif, même si les passages de frontières sont parfois très différents, se laisse lire avec plaisir et nous oblige à renouveler notre vision de l’émigration. En ce sens, c’est un livre nécessaire et je suis content qu’il ait du succès. Que l'auteur ait ou non utilisé l'IA (mais est-il le seul à le faire ?) ne me gène pas. L'ensemble sonne vrai et c'est ce qu'on demande à ce genre de livre : témoigner du très dur parcours des migrants et il y a beaucoup de détails que l'IA ne peut avoir inventés . Que ceux qui n'ont pas envie de découvrir un des aspects de la misère du monde ne veulent pas le lire, c'est leur droit. Mais qu'ils vouent l'auteur aux gémonies sans l'avoir lu, je n'apprécie pas. Personnellement, je ne parle jamais d'un écrivain que je n'ai jamais lu.  

 

                    Comme j'étais au festival Cinémed,  j'ai pu voir un film de fiction sur l'itinéraire d'un jeune migrant parti du Ghana pour aboutir en Espagne, film qui faisait un parallèle saisissant avec le roman d'Orélien. Le film, projeté sous le titre Voyage au Pays des blancs (titre provisoire) sortira, nous a-t-on dit en février prochain sous le titre de Le voyage d'Ousman Umar. Le film est tiré du Journal d'Ousman Umar, Viaje al país de los blancos, non traduit encore en français à ma connaissance.