jeudi 14 mai 2026

15 mai 2026 : les petites histoires de Jipé : 5

 Je suis de ceux qui aiment et non de ceux qui haïssent.

(Sophocle, Antigone, trad. Jean Grosjean, Gallimard, 2011)

 

                    Avant de mourir en 2013 (voir ma page du 6 novembre 2013), Igor m'avait légué son petit ours en peluche avec qui il dormait. Ce petit ourson blanc, très simple, je l'ai conservé depuis 2013 dans un panier, et depuis l'an dernier, je l'ai placé sur mon traversin, entre les deux oreillers. Je l'ai appelé Martin, en souvenir de mon enfance, et aussi de mon ami polonais, dont c'est le prénom. Double souvenir donc, Igor et Martin. Ainsi, je pense plus souvent à eux. Mais aussi à ma grand-mère maternelle, qui fut ma fée du logis. Parce qu'elle m'a raconté un jour l'histoire suivante :je devais avoir six ans, j'étais malade, n'étais pas allé à l'école, j'étais resté au lit et pour me rassurer elle me racontait des histoires, dont celle qui suit. Et qu'elle n'a dite à aucun de mes frères et sœurs.

                Je précise que j'aime beaucoup les oursons en peluche et aussi les ânes en vrai. 

 


l'ourson en peluche d'igor

 

 

Plus d'un âne s'appelle Martin

(légende ?) 

 

Je suis né à la maison. La sage-femme est là, on attend le docteur. On frappe à la porte. Mamie va ouvrir.

― Vous arrivez bien tard, docteur, c’est presque fait. Mais entrez donc vite.

Et elle referme la porte derrière lui, prend son chapeau, le débarrasse de son manteau tout mouillé, et l’emmène à la chambre où Maman gémit. Une seule ampoule centrale éclaire faiblement la scène. Mme Lesage, la sage-femme, s’active et le docteur Berthier la rejoint aussitôt.

― Voyez, docteur, pour un peu, on n’avait pas besoin de vous, dit la sage-femme en souriant. La tête apparaît ; ça ira vite maintenant. Allons, pousse, Jeanne, pousse !”

― Vous avez de l’eau chaude ? demande le toubib, qui avait enfilé des gants de caoutchouc. Mamie, derrière eux, montre la cuvette sur la coiffeuse avec les serviettes toutes propres.

― J’ai d’autre eau qui chauffe à la cuisine, ajoute-t-elle, en femme habituée à ne pas se laisser surprendre.

― Voilà, il vient, le petit bébé, bientôt fini de souffrir, Jeanne, tu vas le voir bientôt, le tenir dans tes bras, le bercer..

Maman, exténuée, pousse un cri, d’un seul coup, le bébé - MOI - surgit en entier :

― C’est un garçon !”, dit ma grand-mère.

― Oui, c’est un garçon, et un beau ; un peu fluet, mais difficile de demander plus, par ces temps de restriction, répond le docteur. Avec l’aide de Mme Lesage, il coupe le cordon et fait un nœud. Le bébé pousse (MOI) un hurlement étrange.

― Et ce cri, vous avez entendu ?, dit le docteur.

Tout le monde a entendu, sauf peut-être maman qui, épuisée, a fermé les yeux. On aurait dit le cri d’un ânon, un véritable hi-han, un braiment de première. Et le bébé (c'est-à-dire MOI) le répète à satiété.

Mme Lesage me pose un instant sur le ventre de maman qui ouvre les yeux et sourit enfin, soulagée, après ces heures de douleur.

― Eh bien, vous pouvez dire qu’il saura braire, murmure le toubib.

En un tournemain, le bébé (toujours MOI) est nettoyé, essuyé, tandis qu’il ne cesse de braire, et remis à mamie qui l’emmaillote et le déposa dans les bras de maman.

― Et comment va-t-on l’appeler, ce petit ânon ? poursuit le docteur.

― Ah, docteur ! chuchote maman, je m’attendais à une fille, j’avais trouvé des tas de prénoms féminins, mais pour un garçon, bernique !

Le docteur sourit : ― Ce n’est pas grave, et de toute façon, on ne pourra pas le déclarer à l’état-civil avant demain matin ; ça vous laissera la soirée et la nuit pour y réfléchir. Et puis, comme il brait très bien, appelez-le Martin, ça lui ira comme un gant ! Ne dit-on pas : il y a plus d'un âne qui s'appelle Martin !

Et c'est comme ça, selon le racontar de mamie, que j'ai failli m'appeler Martin

un bel âne : Charente, août 2025

 

 

 

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