Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 11 septembre 2017

11 septembre 2017 : "Tu n'as rien vu à Venise !"


« Pourquoi ne me demandes-tu pas si on reverra la maison ? »
(Mario Rigoni Stern, Le sergent dans la neige, trad. Noël Calef, 10/18, 1995)


Tu n’as rien vu à Venise, non, tu n’as rien vu !
Tu n’as pas vu ce couple autrichien avec deux petits enfants, une fillette de quatre ans et un garçonnet de dix-huit mois. Ce dernier vagabondait à la découverte du monde, comme le fit Mathieu il y a trente-quatre ans, et son père le suivait de très près, pour éviter qu’il ne tombe dans la lagune. Ce bébé est venu te prendre la main parce que, la tête couronnée de ton panama [panama que tu as oublié dans le train Paris-Bordeaux au retour], tu lui offrais un grand sourire épanoui. Et tu découvris que le père parlait français. 
Tu n’as pas vu ce gros chat blanc tigré de roux, immobile devant un mur d’une ruelle tout près du Teatro Goldoni, et sur qui presque tous les passants vénitiens se penchaient pour lui caresser le cou. Tu as fait de même 
Tu n’as pas vu cette festivalière aux cheveux verts qui se rendait au Lido par le vaporetto et qui t’a fait penser à celle qui, l’an passé, avait les cheveux bleus. Était-ce la même ?
Tu n’as pas vu ces deux grandes mains blanches, sculptures au bord du Canal grande, et qui semblaient empêcher le palais superbe qu’elles soutenaient de s’enfoncer dans l’eau.

 
Tu n’as pas vu cette dame qui pique-niquait juste en face de toi, et découvrant que tu étais français, te dit qu’elle avait perfectionné son français scolaire par les chansons de Georges Brassens. Elle avait entendu une fois à la radio Celui qui a mal tourné, et ça lui avait tellement plu qu’elle acheta tous ses disques et en traduisit les paroles en italien.
Tu n’as pas vu ces enseignes de toutes sortes qui signalent certaines boutiques ou certaines officines d’artisanat d’autrefois, aujourd’hui disparues. Pour peu qu’on lève les yeux de son smartphone et qu’on aille dans les ruelles peu fréquentées, on en découvre de magnifiques.

Non, tu n’as rien vu à Venise !

Tu n’as pas vu ce quartier entre l’Arsenale et les Giardini où tu as erré, revenant par deux fois au même croisement, comme si tu avais perdu ton sens de l’orientation (toi, le fameux géographe !) dans ce labyrinthe de ruelles quasi désertes...
Tu n’as pas vu ces deux retraités lyonnais qui ont loué pour la Mostra un appartement au Lido (« on pourrait y être à quatre, te dirent-ils, et ça ferait moins cher pour chacun ») et qui prenaient le vaporetto le soir pour aller dîner à Venise !
Tu n’as pas vu tous ces mendiants – sans doute des migrants de fraîche date – qui, casquette à la main et les yeux baissés, te montraient soudain leurs yeux tristes qui s’illuminaient quand tu leur donnais 2 € en leur souriant et en leur touchant la main.
Tu n’as pas vu tous ces chats qui te précédaient dans l’île de San Giorgio, pour te rappeler que lors de votre séjour en 2002, Claire l’avait surnommée l’île aux chats !
Tu n’as pas vu ce déluge qui s’est abattu sur Venise à deux reprises, le premier vendredi, puis le second jeudi, vers 18 h, et qui claquait sur le toit du Palabiennale où tu suivais la projection d’un film.
Tu n’as pas vu ces nombreux diables de toutes dimensions, poussés ou tirés par les porteurs de marchandises ou les éboueurs, jusque dans les ruelles les plus reculées.


Tu n’as pas vu ce vieux pigeon posté sur la balustrade en fer forgé d’un balcon et dont tu t’es demandé s’il n’allait pas tomber raide là, sous tes yeux, à tes pieds. Car les pigeons meurent aussi, à Venise !

Non, tu n’as rien vu à Venise !

Tu n’as pas vu ces gamins qui jouaient au basket dans le square où tu pique-niquais presque chaque jour. Quand ils s’en allaient, leurs gestes, leurs sourires, leurs petits cris, leur joie de vivre, les tapes qu’ils se donnaient, te rappelaient le parfum de ta jeunesse enfuie.
Tu n’as pas vu cette bordure du petit canal où, t’avançant pour prendre une photo (ratée), tu as pourtant fait très attention de ne pas glisser comme l’an dernier.
Tu n’as pas vu le pavillon italien de la Biennale d’art contemporain, où le public passait dans un tunnel de gaze et voyait de chaque côté des corps momifiés qui dégageaient une odeur désagréable. « Ce n’est pas de l’art », te dit le gardien du pavillon.
Tu n’as pas vu ces énormes valises que traînaient des touristes vers la Piazza di Roma ou vers la gare et qui te confirmaient les dires de la globe-trotteuse que tu avais rencontrée sur le cargo de Guadeloupe en 2010 : « Les gens ne savent pas voyager, ils s’encombrent ! » Je me suis d’ailleurs aperçu, au moment de refaire mes bagages, que je n’avais pas utilisé la moitié des vêtements que j’avais emportés !
Tu n’as pas vu cette fuite d’eau au plafond de ta chambre. Mal réveillé, tu ne t’en es rendu compte qu’en revenant de la salle de bains, ton pied glissant soudain sur une flaque. On t’a changé de chambre le soir même !


Tu n’as pas vu, sur le pont de l’Accademia, et dans la nuit tombante, les éclairs au-dessus du Lido et de l’Adriatique, illuminant l’échancrure des nuages noirs, et que la foule observait avec attention.

Non, tu n’as rien vu à Venise !

Appendice

Celui qui a mal tourné (Georges Brassens)

Il y avait des temps et des temps
Qu'je n'm'étais pas servi d'mes dents
Qu'je n'mettais pas d'vin dans mon eau
Ni de charbon dans mon fourneau
Tous les croqu'-morts, silencieux
Me dévoraient déjà des yeux
Ma dernière heure allait sonner
C'est alors que j'ai mal tourné

N'y allant pas par quatre chemins
J'estourbis en un tournemain
En un coup de bûche excessif
Un noctambule en or massif
Les chats fourrés, quand ils l'ont su
M'ont posé la patte dessus
Pour m'envoyer à la Santé
Me refaire une honnêteté

Machin, Chose, Un tel, Une telle
Tous ceux du commun des mortels
Furent d'avis que j'aurais dû
En bonn' justice être pendu
À la lanterne et sur-le-champ
Y s'voyaient déjà partageant
Ma corde, en tout bien tout honneur
En guise de porte-bonheur



1 commentaire:

Anonyme a dit…

Hiroshima... Hiroshima...


(Impossible d'entendre cette phrase sans la réentendre dans le film)