Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 20 septembre 2017

20 septembre 2017 : le temps de Venise


Simone Bach, âgée de 42 ans, s’est suicidée à Noël 2010 après avoir envoyé un message à ses 1048 amis sur Facebook : « Pris tous mes médicaments serai bientôt morte bye bye tout le monde. » Aucun ne s’est déplacé, ne lui a téléphoné ni n’a appelé les secours alors que 148 commentaires ont été envoyés sur son post...
(Cédric Biagini, L’emprise numérique : comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’Échappée, 2012)


le Campo San Stefano (proche de mon hôtellerie) sous la pluie

C’est pas le tout, mais Venise, ce n’est pas seulement la Mostra, ni la Biennale. C’est, avant tout, n’en déplaise à tous ceux qui sont sous l’emprise numérique et ne s’aperçoivent même pas qu’ils sont là, c’est d’abord une ville extraordinaire, une cité chargée d’histoire et de sens, un labyrinthe dans lequel toute promenade devient une lecture géographique (les îles, la lagune, le cordon littoral, les canaux, la végétation), architecturale (les maisons, les tours penchées, les palais, les hôtels, les places de toutes dimensions, les ponts), religieuse (les innombrables églises de toute époque), artistique (les musées, les fondations, les églises et les palais aussi, les théâtres, l’opéra), ludique (découverte des jardins, des jeux d’enfants, des terrasses de café, des balades en vaporetto, en traghetto ou en gondole) et bien sûr historique. 

le Canal Grande et la colonne dorée (Biennale d'art contemporain)
 
J’avais reçu en prix (à l’époque où il y avait des prix pour les scolaires), sans doute en classe de seconde, un livre sur Venise publié chez Nathan dans le collection Pays et cités d’art. Assez curieusement, je ne l’avais pas lu à l’époque, alors que j’avais lu le Florence paru dans la même collection. Pourtant, je ne suis jamais allé à Florence. Ce livre en tout cas avait résisté à tous mes déménagements, tris et éliminations, et je l’ai lu passionnément avant d’aller à Venise avec Claire en 2002 pour la première fois. C’est souvent de la petite histoire (style Alain Decaux ou Stéphane Bern), mais on ne boude pas son plaisir. L’histoire de la République de Venise, de sa flotte militaire, de ses doges, de ses bâtiments, et par suite, de la ville elle-même, m’a fasciné autant qu’elle a envoûté les romantiques anglais (Byron a écrit une pièce, Marino Faliero, doge de Venise, que j’ai enregistré sur ma liseuse, et lue précisément à Venise il y a quelques années) et français : rappelons-nous George Sand et Musset. Je n’aurais garde d’oublier le maître du roman-feuilleton historique du début du XXe siècle, Michel Zévaco, et son diptyque palpitant Le pont des soupirs et Les amants de Venise. Et ce cher Rezvani qui a longtemps passé une longue partie de l’année à Venise, comme Philippe Sollers.

la Tour (légèrement penchée) de l'Arsenale

Bref, se promener dans Venise, s’y perdre même, est un art que je pratique volontiers. Même pour aller voir mon opéra annuel (cette année, Madama Butterfly, de Puccini) à la Fenice, j’ai trouvé moyen de faire de la rallonge, alors qu’à vol d’oiseau, il était à 200 m de mon hôtel, tout en indiquant la bonne direction de l'église-Musée consacrée à Vivaldi à un couple de Français perdus. Mais c’est bien en se perdant qu’on découvre ici une petite église ou une cour intérieure, là un canal ou une ruelle extraordinairement étroits, des maisons qui penchent, du linge humide qui pend au-dessus de nous, un café surprenant sans touristes, une boutique d’instruments anciens ou une librairie qui vend quelques livres en français, une perspective imprévue sur l’île de San Michele (le grand cimetière), et pour la première fois depuis que j’y viens, des mendiants. En petit nombre certes, mais dans une des villes les plus chères du monde (au restaurant, on vous fait payer en sus les couverts, le pain et les boissons, pas de carafe d’eau ici), ça fait tache.

superbe maison au Lido

Je m’y suis baladé un peu en soirée (je rentrais toujours avant 22 h à l’hôtel, l’opéra débutait à 19 h) et, quand je pouvais, dans la journée, prenant quelques photos (mais de moins en moins d’année en année) et quelques notes pour un écrit ultérieur que je rumine depuis trois mois. Étrangement, moi qui dors si mal ici, j’aurais là-bas fait le tour du cadran et j’étais obligé de mettre le réveil à sonner si je voulais traverser la lagune pour aller au Lido voir un film projeté le matin. Ainsi, je pouvais finir ma journée « cinéma » assez tôt pour revenir à Venise et m’y balader encore de jour, en attendant l’heure de chercher un lieu où dîner.

Lido : la plage

J’ai un peu lu aussi. Et je continue mes classiques italiens. Après Dante lu l’an passé, je me suis attelé à L’Arioste, dont le Roland furieux (qui d’ailleurs, en dehors d’être écrit en italien, ne fait que de brèves incursions dans ce pays) est une épopée héroïque et d’amour courtois qui se déroule au temps de Charlemagne. Très connu en Italie, notamment par les adaptations des troupes de marionnettes de Palerme, ce livre se lit comme un roman de cape et d’épée, avec de multiples rebondissements, et aussi comme une légende, car les héros, y compris les femmes, sont plus grands que nature. Je me suis dit que le Corneille du Cid devait connaître cette œuvre, car sa Chimène est de la taille de Bradamante et de Marphise (qui terrassent les hommes dans les tournois), tandis que Rodrigue se hausse sans effort au niveau de Roger, Roland, Renaud, Rodomont (d’où vient le mot rodomontade) et autres paladins qui peuplent cet univers héroïque. Quand on retombe sur notre pauvre terre, on se sent petit, tout petit, minuscule, étriqué...

L'Arioste : Roland furieux (Gallimard, collection Folio, même traduction que sur ma liseuse)
l'illustration de couverture est une partie du tableau d'Ingres : Roger délivrant Angélique

Bref, j’ai passé neuf jours excellents...
 

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