Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 29 janvier 2017

29 janvier 2017 : Ubu toujours vivant !


Je regrette qu’à l’aune de l’implacable rapport de force actuel en faveur de l’ordre et du pouvoir d’une classe, les valets des "maîtres" ne connaissent du terme "négocier" qu’un seul sens : "Veuillez accepter ce que nous avons décidé qu’il adviendra de vous."
(Jean-Marc Rouillan, Je regrette, Agone, 2016)

Au moment où plusieurs graines d'Ubus se battent pour tenter de se présenter à la course présidentielle, je m’étonne qu’on ne lise plus tellement Alfred Jarry qui, avec sa série sur Ubu, nous remet les pendules à l’heure : oui, le goût du pouvoir est maladif, et les Ubus qui gouvernent le monde sont nombreux. 

Autrefois, Caligula à Rome, naguère Napoléon (tant admiré encore en France, alors que c’est sous son règne qu’a commencé l’abaissement de la France, en particulier à cause de sa folie guerrière) chez nous, plus récemment Staline, Hitler, Mussolini, Franco chez nos voisins, aujourd’hui les innombrables pantins d’Afrique, d’Amérique du sud, d’Europe ou d’Asie, parfois même élus, le dernier en date à ressembler à Ubu étant Trump. Je viens de lire Ubu cycliste (éd. Le Pas d’oiseau, 2008), qui regroupe les textes que Jarry, fervent vélocypédiste (il est paraît-il statufié sur sa bicyclette à Laval), écrivit sur la bicyclette : on peut y lire entre autres un assez long extrait du Surmâle, avec la course entre une quintuplette (cinq cyclistes sur une même machine) et une locomotive.
 
Ce qui me rappelle son théâtre et l’extraordinaire création d’Ubu roi, pièce représentée pour la première fois en 1896, que j’avais découverte au lycée sans doute en 1961 (imaginez le choc que ça m'a fait, par rapport au théâtre "classique" !), vue à la télévision (à sa grande époque, quand elle prenait des risques et faisait de la création) dans la version de Jean-Christophe Averty en 1965 (un dvd est paru en 2007) : Jarry y condamne par l’absurde l’avidité de ceux qui s’emparent du pouvoir et qui le gardent. En 1970, j’avais vu à Paris le spectacle de Jean-Louis Barrault, Jarry sur la butte, qui m’avait pareillement enthousiasmé. J’ai été étonné de voir que la pièce continue encore à faire scandale, si j’en juge par les commentaires désobligeants qu’elle a suscités sur les sites internet de critiques faites par des lecteurs. Personnellement, j’ai toujours trouvé Ubu roi superbe : Jarry m’a garanti à vie des excès dans l’exercice du pouvoir, notamment quand je me suis trouvé en situation de directeur ! Ou même quand je me suis trouvé époux, père de famille ou président d'association !

Et, comme les choses se touchent sans arrêt, voilà que je suis allé voir le beau film de Fanny Ardant : Le divan de Staline. Car, s’il y a quelqu’un qui semble avoir copié son comportement sur celui d’Ubu, c’est bien Staline, personnage imprévisible, quasiment asocial, incarné par un superbe Depardieu. Le "petit père des peuples" nous est montré vers la fin de sa vie, au début des années 50, faisant une cure de repos dans une maison de santé proche d'une forêt. Il est là avec sa maîtresse (Emmanuelle Seigner), entouré d’une nombreuse domesticité et d’une non moins nombreuse garde militaire, tous semblant vivre dans la peur de déplaire au tyran. Staline donc aurait acquis le célèbre divan de Freud et demande à sa maîtresse de faire la psychothérapeute et d’analyser ses rêves, qu’il lui raconte en s’allongeant sur le divan. 


Adaptant un livre de Jean-Daniel Baltassat, Fanny Ardant ne cherche pas à rendre clair le personnage opaque de Staline, instable et incompréhensible, mais s'intéresse aussi à la maîtresse, qui va être bousculée par les cauchemars du maître, ainsi qu’au jeune artiste Danilov (Paul Hamy, acteur que je découvre, excellent), invité pour préparer un futur monument à la gloire du despote sur la place Rouge. Fanny Ardant, dans ce huis-clos angoissant qu’est la maison de santé (j’ai pensé au château de Barbe Bleue), insiste sur la peur qui régit tous les comportements, chacun se créant une carapace (y compris Staline lui-même, qui se dissimule la vraie mort de sa femme) pour tenter de survivre. Tout le monde est surveillé et mis sur écoute, et finalement participe à sa manière à la survie du régime : l’angoisse est palpable, chez les domestiques, chez les militaires (un officier va être envoyé en Sibérie pour avoir proposé au tyran le visionnement de films qu'il juge petits-bourgeois, Staline signe un ordre d’exécution par balle dans la nuque d’une dizaine de non-conformes : mais "pas de gaspillage, une seule balle par nuque !"), on entend des bruits qui ressemblent à des cris de torturés (mais s’agit-il de renards, comme le dit un militaire ?). En tout cas, l’ambiance est forte, le grotesque côtoie le tragique, le spectateur est fasciné et se demande qui va manger qui, et comment.
Et on se dit que Jarry et Ubu ne sont pas loin.

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