samedi 5 juin 2010

4 juin 2010 : fin de partie


Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
(Arthur Rimbaud, Aube)

Je me suis englouti dans l'océan de la nuit, mais je me réveille tôt cependant. Que vois-je à travers les fenêtres, en cette aube nouvelle ? Le ciel uniformément bleu. Est-ce possible ? Pour ma dernière journée de randonnée, jusqu'à Besançon, et très exactement École-Valentin, il ne pouvait rien m'arriver de mieux. Je quitte mes hôtes dès 8 heures et me lance comme un serpent sur la route sinueuse qui longe d'abord la Loue jusqu'à Cléron, enfin presque, en fait, je ne descends pas vers ce village. Je verrai donc son château, paraît-il superbe, une autre fois, car je reviendrai dans le Doubs, c'est décidé : laissons faire le hasard ténébreux de notre existence, mais n‘attendons pas dix-huit ans pour nous revoir, n‘est-ce pas, Christian !

Et je monte vers Epeugney, puis passe par Pugey et une descente vertigineuse vers Beure : un dernier virage en épingle à cheveux, heureusement que j'ai ralenti avant. Jamais je n'aurais pensé prendre autant de plaisir à me plonger dans un pays dénommé Beure, avec un seul "r" il est vrai, ça n'y sentait d'ailleurs nullement les laitages, mais par contre davantage les gaz d'échappement, car c’est là que je rejoins l'arrivée à Besançon : quelle circulation en prenant le boulevard circulaire qui enjambe le Doubs ! Et j'ai promis d'être à dix heures à la Médiathèque départementale, que je trouve sans peine, bien qu'elle soit encore fléchée BDP du Doubs.

Rien ne semble bouger dans le coin. Christian m’attends sur le parvis, et je fais une inspection minutieuse de la Médiathèque, rencontre une douzaine d'employés, dont ceux qui m'ont suivi dans ma tournée, en assistant aux lectures. Les magasins regorgent de bouquins, de disques, de dvd, les toilettes sont nombreuses (il doit y avoir des épidémies de diarrhée dans le coin ?), je visite même un des camions-bibliobus, un des derniers, car il semble que la tendance soit à les supprimer, le fonctionnement des BDP évoluant avec le temps. Le personnel a l'air en forme, l'équipement très correct. Nous sommes loin des temps héroïques, des préfabriqués glacés en hiver et grillants en été, avec les W.-C. au fond de la cour que j’avais connus à Auch !

Puis, après avoir mangé avec Yves et Christian (ce dernier m'offre un peu plus tard et me dédicace son ouvrage Les Comtois dans l'histoire de l'Amérique française, qui sera une bonne introduction à mon prochain voyage au Québec) je m'achemine, en prenant la déviation due à la mise en place de la nouvelle ligne TGV (en pleine ville, une tranchée infernale, on se demande à quoi pensent nos dirigeants), chez mes nouveaux hôtes, Gérard et Marie-Christine. Ces derniers ont voyagé l'hiver dernier dans le Désert Blanc d'Egypte, et Marie-Christine me montre son carnet de voyages, agrémenté de photos et de ses poèmes. Car elle écrit aussi, et de fort belle façon. J’ai beau savoir qu’« aucun de nous ne voit les autres tels qu’ils sont, et pas plus une cinquantenaire assise en face d’un jeune inconnu, dans le train. Ce qu’on voit, c’est un ensemble – c’est toutes sortes de choses – c’est soi qu’on voit », comme l’écrit Virginia Woolf dans La chambre de Jacob, j’aurais été ému de toutes ces rencontres doubiennes si variées, où sans doute je me suis vu moi-même, mais où les autres m’auront aussi apporté un morceau de leur être. En tout cas, la distance qui me sépare des autres aura été, sinon brisée, du moins réduite, et j’espère que la réciproque aura été vraie.

La bibliothèque d'École-Valentin m'accueille : encore un bel établissement. L'équipe de bénévoles, entièrement féminine, est nombreuse, et a préparé le repas : chacune a apporté quelque chose, et comme d’habitude dans ces rencontres, il y aurait de quoi inviter tous les clochards de la ville ! Celui-ci est pris en commun dans la réserve et salle d'équipement de la bibliothèque. Au menu, mais oui, il y a de la saucisse de Morteau. Je n'y échapperai pas ! Froid, c'est également délicieux. Et je déguste un vin du Bugey, le Cerdon. Ce genre de repas est enchanteur et nous ajoute quelque chose, comme quoi il suffit de peu. Mon hôtesse avait fait un « pâté » de poisson, selon une recette fournie par une autre bénévole, Geneviève, grande cuisinière devant l’Éternel. Le plaisir de chacun se trouve décuplé par ce genre de partage.

Quant à moi, à propos de partage, je propose au public un programme de lectures en grande partie centrées sur la deuxième guerre mondiale : Annie Ernaux (Les années), Milena Agus (Mal de pierres) et Marguerite Duras (Cahiers de la guerre). La grande Marguerite, dont j'ose lire le texte sur le retour des camps de son mari Robert Antelme, sa difficulté à renaître, texte dur, cru, cruel, difficile à entendre, je le sais, et pour moi à dire, avec le mot "merde" qui revient une vingtaine de fois, mais dans la discussion qui suit, une vieille dame (quatre-vingt-deux ans) a apprécié. Je pense que parfois, la lecture de textes "nus" comme celui-ci nous provoque, arrondit nos angles, nous oblige à affronter notre vie et surtout notre mort, nous donne un avant-goût de l’éternité, nous remet en avance sur le réel (nous qui apprécions tellement d'être en retard), comme seuls les poètes et les grands écrivains savent le faire.

Vraiment, je veux rendre hommage au formidable travail des bibliothécaires départementaux, qui ont su tricoter un réseau maillé bien serré et performant, et s'appuyer sur des personnels salariés ou bénévoles extrêmement qualifiés : j‘ai vu leur catalogue de formations, chapeau ! Incroyable, les changements qui se sont faits en trente-cinq ans. Certes, nous sommes dans une région du Nord-est, où le climat rude incite davantage aux activités intérieures, dont la lecture (et aussi une partie de la région était protestante, et donc initiée à l'usage de la lecture dès le XVIIème siècle), et le développement de la lecture publique y est plus important que dans le midi, sans doute de plus longue date.

Et, une fois encore, je me pose la question : mais qu’ai-je donc fait moi-même pour que les choses aient autant avancé ? Certes, le temps arrange tout, pour le meilleur ou pour le pire, comme on dit souvent, chaque pas que nous faisons, chaque mot qu’on prononce, chaque coup que l’on donne ou que l’on reçoit nous font avancer. Peut-être vois-je là le fruit de mon travail obstiné de formateur professionnel impénitent pendant les années 1975-1995, quand je pensais que tout ça ne servait pas à grand-chose.

J’ai tourné la page, je continue à ma façon mon partage, je pratique le silence, je laisse se déplacer les heures dans leur légère nostalgie, dans leur lenteur fragmentaire, j’approche de la fin en glissant dans un futur improbable, je laisse les vagues d’indignation ou d’allégresse glisser lentement sur mon échine et sur mon nouveau (et dernier ?) compagnon Pégase, au hasard sinueux de la route, à la rencontre des hommes de tous les jours, essayant d’enchanter un peu de leur temps, dans la candeur de la victoire sur soi-même et dans l’éblouissement amoureux de la littérature.



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