lundi 22 mars 2010

23 mars 2010 : cargo


Ici même, nous sommes de toutes parts entourés par les eaux. […] l’Océan fait masse et tumulte, persuasion brutale.

(Pierre Veilletet, Bords d’eaux)
nuages


L’après-midi du 29 janvier dernier, je suis arrivé devant le cargo, mon premier cargo, non sans appréhension. La bête me paraît immense, et je me sens misérablement petit, comme un vivant qui s‘ignore, un homme de trop qui va être avalé.

un cargo (mais pas le mien)

On me prend mes papiers, passeport, certificat médical, décharge que j’ai signée exonérant la compagnie en cas de pépin, et le steward me montre ma cabine, au pont E (comme ça part du A, dit pont "supérieur", bien qu’étant le plus bas, je suis donc au cinquième étage du "château", nom donné à la tour d’habitation blanche située vers l’arrière du cargo). Ma cabine nommée Europe-Asie, fait angle à bâbord, et a donc deux hublots, l’un vers l’avant (vue sur le dessus des conteneurs), l’autre à bâbord, vers la mer.

ma cabine sur le cargo aller


J’apprends rapidement qu’on ne dit pas hublot mais sabord, car mes ouvertures sont rectangulaires, et un hublot est rond. Deux lits (j’aurais pu avoir un compagnon, j’aurais payé un peu moins cher) séparés par le bureau sur lequel j’installerai mon fourbis d’écrivain, cahier-journal, ordinateur, livres et dictionnaires. Près de l’entrée, à droite, le cabinet de toilettes, comprenant lavabo, W.-C; douche. Et, au centre, à gauche une armoire, et à droite le salon, avec canapé, table basse et réfrigérateur. Un petit studio, quoi, et super confortable.


mon "salon", à droite, le frigo

Je m’installe, puis observe le chargement des conteneurs qui se poursuit jusque dans la nuit. Les grutiers travaillent sans relâche. Les grues coulissantes soulèvent un conteneur du cargo et le déchargent sur un tracteur à conteneur, et, à l’inverse, en récupèrent un du quai sur un tracteur et l’installent sur le cargo, où les marins procèdent à l’arrimage. Les deux opérations sont concomitantes, aucune perte de temps, plusieurs grues fonctionnent en parallèle, sur l‘avant et sur l‘arrière du château.

les grues-élévateurs de conteneurs

les conteneurs réfrigérés arrimés

Je dîne au carré des officiers, seul à une table séparée, servi par le maître d’hôtel (un Roumain plein d’humour, la moitié de l’équipage est roumaine) et le steward, Julien, un Corse, qui est aussi garçon de cabine pour les passagers. Je ne trouverai les autres passagers, Huguette la Bretonne, et Jean-Pierre, le Guadeloupéen, qu’après l’escale de Montoir-sur-Loire, où ils sont montés. J’ai pu admirer à cette occasion le superbe pont suspendu à haubans de Saint-Nazaire.

le pont de Saint-Nazaire

Les repas sont copieux, trop même pour des voyageurs immobiles comme nous. Exemple de déjeuner : mousse de foie de canard et jambon de Bayonne, pavé de saumon aux légumes, plateau de fromages, frangipane, café, le tout accompagné de vins, rouge, rosé, blanc. N’en jetez plus, je n‘ai déjà presque plus faim après l'entrée. Mais j’ai exploré le navire et découvert la salle de sport, toute petite, située au pont A (la descente des escaliers servira d’échauffement) et qui comprend un banc avec des haltères, un vélo et une table de ping-pong. Je suis donc décidé à parfaire ma condition physique pendant le voyage, ne serait-ce que pour me mettre en appétit.

la salle de sport

Les jours suivants, je continue mes explorations, seul ou avec l’un des deux autres passagers, faisant de longues promenades sur le pont supérieur, avec arrêt à la poupe pour observer le sillage du navire ou sur le gaillard d’avant où est aménagée une partie surélevée avec un banc pour observer l’avance du bateau, la mer, les nuages, et parfois les dauphins (une fois seulement), et les poissons volants (dès qu’on a atteint les mers chaudes).

je monte, échevelé, sur la plate-forme du gaillard d'avant

Je croise les matelots de pont, toujours en train d’astiquer, de récurer, de gratter, de repeindre, ou les mécaniciens et électriciens. Certes, le pont est bruyant, nous sommes à quelques mètres au-dessus de la mer (et d’ailleurs, en cas de mer forte, il nous est interdit d’y aller), les machines, avec le formidable moteur, sont juste en dessous, et il y a le vent : pas la peine de me coiffer, les cheveux sont aussitôt envolés…

vu du pont : une ancre gigantesque

Mais je monte aussi à la passerelle de commandement, située au pont G, tout au haut du château, et là, j’écoute les officiers (et les "zefs", élèves-officiers, qui sont deux, une jeune femme, en troisième année, et un bleu, qui fait son premier voyage), qui nous montrent sur la carte où nous sommes, ou bien j’observe les écrans de contrôle. Parfois je sors et monte encore plus haut, sur la terrasse au-dessus de la passerelle, pour sentir encore plus fortement le vent et vérifier notre petitesse dans l’immensité arrondie.



vu de la terrasse au-dessus de la passerelle, les radars

Au fil des jours, la température s’élève, et dès la sortie du golfe de Gascogne, nous avons remisé nos pantalons et nos pulls pour nous mettre en tee-shirt et short. Même le commandant est en tenue presque débraillée, en tout cas chemisette ouverte. Les matelots ont leur combinaison de travail, mais quand ils ne sont plus de service, ils sont en tenue légère, comme nous. On nous a fait la démonstration de la tenue de sauvetage, en cas d'obligation de sauter à l'eau. comme je l'ai enfilée une fois à l'aller et une fois au retour, je suis au top.

j'enfile la tenue, sous l'œil d'Alexandru, le lieutenant de sécurité

Le bruit : oui, un cargo est un peu bruyant, il y a les machines, qui sont juste sous le château, car les autres cales, devant et derrière le château contiennent aussi des conteneurs (il y en a plus de 2300). Et puis, les bruits de la mer quand elle est forte, du vent, de la tempête éventuellement, du climatiseur dans les cabines (j’ai fermé le mien), et j’ai dormi toujours avec les bouchons auriculaires.

les aussières

J’assiste à des levers de soleil, car je me lève tôt, à des couchers aussi. La boule rouge sombre assez rapidement dans la mer, et parfois, quand il n’y a pas de nuages sur l’horizon, on croit deviner le rayon vert. Et puis, il y a la nuit étoilée, je n’ai jamais vu la Grande Ourse aussi nette, la lune et ses reflets magiques sur la crête écumeuse des vagues. Nous naviguons feux éteints, sauf un rouge et un vert, et on nous a enjoints d’obturer nos sabords pour la nuit, afin de ne pas gêner la visibilité de la passerelle de commandement et le pilotage par des reflets de lumière intempestifs.

lever de soleil

autre lever de soleil

Nous sommes invités au pot du commandant (à l’aller seulement), puis au pot de l’équipage, qui sera suivi sur le cargo aller de l’apéro tous les soirs, avec l‘équipage. J’y suis entraîné par Huguette, fille et petite-fille de marins, qui tient à les faire parler. Ils ont des trognes pittoresques, ont leur franc-parler, fument pas mal, boivent sec aussi (je m‘habitue déjà par avance au ti-punch de Guadeloupe), et puis ils ont baroudé sur toutes les mers du monde, connaissent Shanghaï, Colombo, Panama, les Kerguelen, le Cap Horn, bref, nous racontent quelques histoires. Je les interroge sur leur vie de famille, qui est désormais simplifiée : deux mois à bord (temps de travail sept jours sur sept, 72 h/semaine), deux mois à terre (congé payé pour les Français, congé non payé pour les Roumains, bonjour l’égalité), autrefois c‘était souvent six mois de mer. Le commandant serre la main d’un des matelots roumains : « Vous êtes fort comme un Turc (il lui a écrasé la main). - Mais je suis Turc, commandant ! » N’oublions pas que la Roumanie a fait longtemps partie de l’Empire Ottoman.

l'horizon courbe

Le 4 février, la piscine est remplie d‘eau de mer enfin assez chaude (nous avons dépassé les Açores), pour d’ailleurs être vidée deux jours plus tard, car la mer devenait trop forte, et l’eau valdinguait dans tous les sens et jaillissait en jets en l’air et sur le pont voisin. Sur le cargo de retour, la piscine sera vidée dès le troisième jour, il est vrai qu’elle recevait des petits bouts de suie provenant de la fumée des cheminées, c’était peu ragoûtant.

la piscine

L’avant-dernier jour du cargo aller, visite des machines. On nous donne des bouchons auriculaires, les machinistes ont des casques, car le bruit est assourdissant. Le moteur développe 34000 CV, on voit les pistons, les compresseurs, les pompes d’eau de mer (qui est chauffée, filtrée, vaporisée, puis passe dans un condenseur pour devenir l’eau potable des nos robinets et de nos douches, mais à table on nous donne de l’eau minérale).

salle de commande des machines

le moteur de 34000 CV

Quant à la mer, comment dire ? J’étais ému, moi qui n’aime pas beaucoup l’eau, qui fais régulièrement un rêve de noyade. J’avais l’impression qu’elle se donne en secret à ceux qui la fréquentent longuement. Quand j’étais sur le gaillard d’avant (le banc a été détruit par la tempête du retour), je la regardais comme un livre ouvert qui s’incrustait dans mes yeux, aussi bien que dans mes poumons. Elle m’attendait, et lors de la tempête, n’ayant plus le droit de sortir, je lui ai manqué.

tempête : vagues à l'assaut des conteneurs

Elle rôdait tout autour, en colère, faisait jaillir de formidables jets lorsque l’étrave en plongeant écrasait une grosse vague dans un battement d’enfer, elle se balançait dans nos têtes, même quand on ne la regardait pas, mais je suis sûr qu’elle aimait qu’on la contemple. Je restais sans voix, sondant vaguement le gouffre salé, que je pressentais sans jamais vraiment l’atteindre, le voyant reculer sans cesse vers un horizon en apparence immobile. Il m’appelait vers le lointain, et, oui, j’ai eu à plusieurs reprises envie de me jeter à l’eau, et je comprends les marins qui veulent y finir leurs jours. Car aller vers là, n’est-ce pas aller vers le plus profond de nous-mêmes, vers l’incrustation première dans le sein maternel.

la mer forte

Finalement, c’était plutôt apaisant, car comme l’écrivait Bachelard, « je trouve un apaisement à vivre les métaphores de l’océan. On sait bien que la ville est une mer bruyante, on a dit bien des fois que Paris fait entendre, au centre de la nuit, le murmure incessant des flots et des marées. » Parfois, je collais mon oreille contre la coque du navire, et j’écoutais ou j’essayais d’écouter le glissement de la mer.

l'arc-en-ciel

Et puis la fin arrive, il faut descendre. Déjà ! On envisage alors un futur voyage plus long, vers la Chine, ou carrément un Tour du monde de quatre mois. Car à bord, jamais la terre ne nous a manqué, on respirait à pleins poumons, et les odeurs et les sons de la mer nous habitaient, la nuit se balançait sur nos têtes, et le vent faisait vibrer nos carcasses et danser nos idées. On recommencera.


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