mardi 7 avril 2009

7 avril 2009 : le véritable amour

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Aimer représente un tel embarras que la majorité des gens s’en détourne, épouvantés.
(José Manuel Prieto, Le bègue et la russe, in Des nouvelles de Cuba)


Je lis sans cesse dans le journal, à la rubrique des faits divers – sans doute la plus utile à un écrivain, Stendhal comme Flaubert y ont puisé, et bien d’autres après eux – des histoires d’amour qui finissent mal, dans le meilleur des cas en harcèlement moral ou physique, à l’extrême par l’enlèvement, la séquestration, les coups, voire un crime passionnel.
Encore ce 7 avril : "Maxime n’a pas supporté que sa petite amie le quitte. Devenu violent, il écope de six mois ferme." J’avoue avoir en général du mal à comprendre ces pulsions dues à un instinct de possessivité abusif. Même si dans ce cas précis, ajoute l’avocat du jeune homme, "il a été placé en foyer entre 10 et 17 ans. Il a éprouvé très tôt un sentiment d’abandon qui s’est prolongé avec sa rupture sentimentale, vécue comme insupportable", et, ajouterai-je, le mettre en prison ne règle pas son problème psychologique.
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Détails sur le produit
"« Je l’aime. » N’exagérons pas. Je suis une espèce d’épave drossée par le hasard, par la peur d’être seul, par l’inconfort de vivre…" notait lucidement l’écrivain roumain Mihail Sebastian, dans son magnifique Journal. Eh oui, le hasard fait seul les rencontres, et la peur de s’enfoncer dans une solitude non désirée et plus qu’inconfortable impose une sorte de nécessité à ces rencontres de hasard, ce qui fait qu’un beau jour, on finit par dire « Je t’aime », et par se trouver embringué dans une histoire qui nous dépasse, et souvent illusoire. Et quand la jalousie s’en mêle, la catastrophe n’est pas si loin.
Surtout aujourd’hui où les individus, dans leur grande majorité, subissent la contrainte du plaisir immédiat et craignent de s’engager sur le long terme, avec ce que cela suppose de vrai don de soi, d’humour réciproque, de patience, d’affection, de pardon des fautes réelles et supposées, et même d’abnégation, au besoin. Or l’amour est un sentiment fragile, qui nous pousse à des comportements parfois étranges, aberrants, tendres ou violents, et dont le terreau est peu rationnel, voire même imaginaire.
C’est pourquoi certains préfèrent ne pas aimer ou du moins ne rien promettre, et donc rester solitaires, ou se contenter de faire l’amour sans amour (il y a un beau poème de Pierre Seghers sur cela), pour une simple satisfaction corporelle qui n’engage pas plus loin que le bout du sexe, si on peut dire. Comme l’a noté Dominique Fernandez dans un récent Nouvel observateur : "Constater que le sexe pour les gays peut être et se trouve être le plus souvent distinct de l'affect, en sorte qu'il se suffit fort bien à lui-même, sans fioritures sentimentales, est faire part d'une évidence indiscutable". J’ai quand même un peu de mal à le croire, bien qu’ayant aussi connu des hétérosexuels de consommation frénétique, à la Dom Juan, des coureurs, des cavaleurs, pour qui le sexe ne s’embarrassait d’aucune fioriture sentimentale.
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Mais l’amour tout puissant, celui qui concerne aussi le sentiment et l’affectivité, je m’en excuse auprès de mes amis sceptiques ou athées, nul ne l’a mieux cerné et exprimé que l’apôtre Paul : "Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas l’amour, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit […] si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien […] L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout" (I Co 13, 1-7).
Bien entendu, un tel amour (parfois traduit par charité) n’a rien à voir avec les petites passades ordinaires. D’abord, il est très éloigné de la seule satisfaction érotique qui, si elle ne doit pas être négligée, n’en constitue qu’une part. Et aujourd’hui, hélas, on ne parle que d’elle. Quelle fréquence, quelle durée, quelle quantité (cf. les mil e tre de Don Giovanni), quelle intensité, quelle longueur (du sexe masculin, internet pullule de spams enlarge your penis), tout ça se mesure, effectivement. Mais qu’on m’explique comment on peut mesurer un sentiment !
Et tant pis pour ceux qui sont timides, introvertis, malhabiles dans l’expression de leurs corps ou de leurs sentiments, mal bâtis, mal équipés, ou qui souhaitent que l’amour soit autre chose que le contact épisodique et parfois décevant de deux épidermes. Quant à ceux qui sont en dehors de la course, comme on le voit dans le roman de Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte : "Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune", tant pis pour eux ! La course en question, c’est bien celle de la performance, de la compétition, de la quantification, et certainement pas la part de l’affect, du sentiment, qui n’est même pas suggérée.
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L’amour, c’est tout de même autre chose. Et sans atteindre forcément les sommets de saint Paul, on peut avoir envie de construire quelque chose de durable, d’équilibré, de gratifiant non seulement pour soi, mais pour l’autre, ou les autres (je pense à l’amour parental, qui est destiné à faire grandir, à hisser vers le haut, et qui fait qu’on doit se rapetisser un peu, par exemple pour marcher, à se mettre au pas du jeune enfant, et non pas le traîner comme j’ai trop souvent vu faire ; et, en fait, le même phénomène se reproduit en fin de vie, il faut là aussi s’ajuster à l’allure des vieillards, comme je viens de le faire avec une nouvelle lecture en maison de retraite : combien d’amour il faut au personnel !).
L’amour est aussi quelque chose qui peut rester muet, inexprimé, non pas à cause de la timidité, mais de la pudeur des sentiments et du corps, de la peur de faire mal à l’autre aussi. Il y a de belles pages sur le renoncement (si peu à la mode) dans La princesse de Clèves et dans Le docteur Faustus : "Peut-être, qui sait, l’aimait-il et était-il trop l’homme des déceptions et du renoncement pour s’enhardir à exprimer son muet penchant ?" indique Thomas Mann dans ce dernier livre.
Quant à l’héroïne de Mme de La Fayette, non seulement elle avoue à son mari qu’elle en aime un autre – aveu destiné d’ailleurs autant à soulager sa propre conscience qu’à demander à être éloignée du danger : "Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d’amitié et plus d’estime pour un mari que l’on n’en a jamais eu : conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez", dit-elle à son mari – mais elle trouve le moyen, une fois celui-ci décédé, de ne pas succomber à cet amour pourtant irrépressible : "Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur ; peut-être aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance", dit la princesse à M. de Nemours, avant d’ajouter : "Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu", admirable aveu qui précède un renoncement définitif.
Bien sûr, Colette, l’écrivain plus féministe et plus moderne, aurait pu répondre à ce propos par : "Je vois bien qu’elle ne le déteste pas, mais je ne vois pas non plus qu’elle l’aime" (L’envers du music-hall). J’y vois, moi, une des plus hautes manifestations de l’amour, sacrifié ici au devoir : Madame de Clèves, "ayant trouvé que son devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'être à lui", s’éloigne définitivement.
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Et nous voici bien loin de ces gens qui harcèlent, et vont parfois jusqu’au crime, parce que l’être aimé (encore, mais à sens unique – alors que la princesse de Clèves aime et est aimée du duc de Nemours) ne veut plus d’eux.
Et, puisque je reviens d’une maison de retraite, je dois souligner que l’amour, c’est aussi la formidable attention qu’il faut avoir envers ces personnes en fin de vie – et je tire mon chapeau à tous les personnels que j’ai rencontrés dans mes lectures pour leur capacité à excuser, à espérer, à endurer… En voilà qui font un travail humble, souvent désintéressé (ils sont payés des clopinettes), et dont on parle trop rarement. Je veux les saluer ici. Oui, là, il y a de l’amour, cent fois plus que dans tous ces romans, films et feuilletons télé dont le sexe semble le seul fil conducteur ! Et qui me semblent, justement, manquer singulièrement d’amour.

dimanche 5 avril 2009

5 avril 2009 : contre l'oubli, lire et écrire


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Tout artiste est précieux car il apaise le monde humain et enrichit le cœur des hommes.
(Natsume Soseki, Oreiller d’herbes)


Est-ce que j’avais idée, il y a cinq ans, quand j’avais annoncé mon projet de cyclo-lecture, qu’il déboucherait sur un processus d’écriture irrésistible ? Moi qui, jusque-là, avais toujours eu des tentatives d’écritures avortées, arrêtées en queue de poisson au bout de dix, vingt, soixante pages ? Moi qui voulais écrire mon Ulysse, mon Éducation sentimentale, mon roman total qui dirait tout, non pas de ma vie personnelle – sans grand intérêt – mais de mon expérience de la vie et du monde contemporain, et qui serait donc une somme torrentielle de plus de mille ou deux mille pages, où, de l’enfance à la vieillesse le héros (ou l’héroïne ? j’aurais bien aimé me masquer derrière une femme, comme Flaubert avec Madame Bovary) verrait défiler l’ensemble de ses aventures et de son flux de pensée, le tout ancré dans les faits sociaux, et présenté dans un savant désordre chronologique ?
Seulement, voilà. Je suis trop paresseux. Mener à bien un tel projet d’écriture demande un travail colossal, auquel il faut s’atteler tous les jours. J’imagine que Joyce ou Proust, comme Flaubert, ont mis une dizaine d’années à réaliser leur grand œuvre. Et puis, je manque vraiment d’imagination pour réussir un roman, ce que j’ai écrit jusqu’à présent, je sens bien que ça ne vit pas, que ça sent l’artifice. Je ne suis pas Balzac, ce que je peux écrire, je le tire de ma vie. Après tout, je ne suis pas le seul. Un grand écrivain comme Gide n’était pas un romancier non plus – et le reconnaissait. Et je ne suis pas non plus capable d’autofiction, tellement à la mode ces temps-ci. Probable que ma vie n’est pas suffisamment intéressante, ou que je ne me regarde pas assez le nombril, pourtant assez joli, selon ce qu’on m’a dit.
Par contre, tenir un journal (j’avais commencé ça à dix-huit ans, et puis j’ai laissé tomber, car c’était lamentablement nul ; nous avons tenu aussi quelques journaux de vacances, avec Claire) à partir d’un projet comme la cyclo-lecture – à condition de la réaliser – s’est avéré juste. Enfin, juste… Disons déclencheur d’une écriture quasi automatique, le besoin de me remémorer chaque journée passée à vélo sur les routes, ce que j’avais vu, les gens que j’avais rencontrés, les parfums, l’atmosphère, les mille et une péripéties, les lectures aussi, pour ne pas oublier aussitôt.
Car j’ai bien senti que depuis mon départ à la retraite, j’oublie presque tout ce qui se passe – peut-être est-ce dû aussi à mes conditions de vie actuelles, à la maladie qui me concentre sur elle et me fait quasiment oublier tout le reste. Alors que je me souviens presque parfaitement d’épisodes anciens de mon enfance et de ma jeunesse, je ne sais plus ce que j’ai fait hier ou la semaine dernière, si je ne consulte pas mon agenda ! Alors que je garde une mémoire prodigieuse de livres lus à quinze ou vingt ans, de films vus dans les années 50 et 60, parfois jusque dans le moindre détail, si je ne prends pas de notes et ne fais pas un bref compte rendu, il ne me reste rien d’un livre lu ou d’un film vu il y a un mois. C’est terrifiant. La mémoire immédiate me fuit au profit de remembrances fort anciennes.
C’est aussi pourquoi je continue à lire beaucoup, et à relire, à revoir des films aussi, remède à l’amnésie galopante ou à la distraction passagère. Je souscris aux propos de Jean-Paul Kauffmann, dans son superbe livre La maison du retour : "Comme beaucoup de gros liseurs, j’ai longtemps entretenu un commerce névrotique avec les livres. Peur d’en manquer ? Cette hantise remonte à mes années de jeunesse où je ne lisais pas à ma faim." De même que je suis assez peu dépensier, par peur de manquer (encore un reste de mon enfance pauvre), je lis beaucoup, par peur de manquer le livre qui va me transfigurer, me transporter sur la montagne, me faire contempler le pays où coulent le lait et le miel, me grandir un peu plus encore. Et j’ai de quoi faire ! Il y a tant d’auteurs et de livres, et il en paraît chaque jour une quantité invraisemblable : voilà-t-y pas même que j’en rajoute un !
Parce que écrire aussi permet de lutter contre l’oubli. Je ne sais pas si ce que j’écris vaut quelque chose ; Claire, bonne lectrice, m’a fait refaire à juste titre la première mouture de mon précédent manuscrit. Des amis ou des familiers m’en disent du bien, mais seul un éditeur peut le confirmer. Je n’ai aucune idée de ce qui a pu inciter Geste éditions à publier mon manuscrit du cyclo-lecteur, mon échappée singulière (titre que je lui avais donné), car en dehors de l’acceptation, je n’ai pas eu de lettre explicative. Mais ce que je ne voudrais pas, c’est rajouter dans le monde un de ces "livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence", que Marguerite Duras a pu stigmatiser dans Écrire.
Je voudrais au contraire que mes livres aient du sens, non seulement pour moi, mais pour le lecteur, et surtout qu’ils lui laissent aussi une part de nuit, de silence, que tout n’y soit pas dit, explicité, décortiqué. Je voudrais que le livre refermé, le lecteur en garde plus qu’une trace, qu’il ait à son tour envie peut-être de rêver et d’écrire. Et c’est pour cela que j’ai pour l’instant toujours échoué dans ma tentative romanesque totalisatrice : c’est que je voulais tout y mettre, toute une vie, toute une expérience, ne laisser aucune ombre, tout éclairer et mettre en lumière. Ce qui ne peut aboutir qu’à l’échec. Car là où ne subsiste pas une part de mystère, il n’y a pas d’œuvre d’art, ni de livre qui tienne vraiment le coup.
Et le calvaire vécu par Claire ces dernières années, je souhaiterais qu’il en reste un vestige, qu’il ne tombe pas dans l’oubli complet, il me semble que c’est à moi de l’écrire. Comment ?
J’ai encore beaucoup de chemin à parcourir…

samedi 4 avril 2009

4 avril 2009 : le vélo dans la cité

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On ne pouvait pas me croire téméraire ou aventureux à la maison.
(Henry James, Mémoires d’un jeune garçon)


Aujourd’hui, assemblée générale de Vélocité 86, l’association qui promeut un usage raisonné de la bicyclette dans notre bonne ville de Poitiers, et qui a permis d’améliorer notablement la facilité de circulation des cyclistes urbains. Je ne sais pas encore si je pourrai y assister. Tout au plus y faire une apparition pour payer ma cotisation ! Et faire de la pub pour mon bouquin ?
Qui aurait cru qu’un individu de mon genre, chétif, malingre, minuscule, passant le plus souvent inaperçu, absolument nul en sports et exercices physiques (au dire de mes professeurs de gym qui n’avaient testé, il est vrai, ni ma volonté ni ma ténacité, l’un même m’a mis au défi, en classe de troisième, de ne pas être bedonnant à trente ans, en constatant mon peu d’appétence pour la gymnastique obligatoire et organisée et mon dégoût du rugby – il était inéluctable d’y jouer dans le Mont de Marsan de l’époque – ben quoi, j’ai soixante-trois ans, et toujours pas de bedaine, cher Monsieur), plutôt peureux (j’aime bien me définir par l’adjectif pusillanime, et tant pis s’il évoque un brin de lâcheté) et introverti, qui donc aurait soupçonné qu’un tel individu se lancerait un jour dans des aventures aussi extravagantes que de passer des vacances entières à bicyclette (1973 : traversée de la France en diagonale de Grenoble à Angers, en passant par les cols du Lautaret et d’Allos – plus de 2000 mètres d’altitude tout de même – la vallée de la Durance, Fontaine-de-Vaucluse, l’Ardèche, le col de Meyrand, Le Puy, Clermont-Ferrand, Montluçon, Vierzon, et deux fois avec Claire en 1980 et 1981, deux parcours de trois semaines de Toulouse jusqu’en Provence et retour, deux circuits différents avec passage dans le Massif central à chaque fois, dont le fameux Col du Perjuret, où Roger Rivière s’est cassé la gueule en 1960, plus une semaine en solitaire de tour de Guadeloupe, où les Antillais me regardaient comme un phénomène : un Blanc qui ne roule pas dans une super voiture !), qu’un tel individu donc se mettrait à courir des épreuves de 100 kilomètres (achevées deux fois seulement, Millau en 1978, Belvès en 1980, quatre échecs au bout de 80 kilomètres, deux fois à Condom, deux fois à Amiens) et des marathons (meilleur souvenir : New York 1979), n’hésiterait pas à se lancer dans l’auto-stop (jusque dans les îles Orkney en 1971, il est vrai en compagnie de trois charmantes jeunes femmes, et même encore, en novembre 1979, un auto-stop épique avec Claire pour notre voyage de noces en Écosse), serait un adepte du camping, y compris du camping sauvage (de loin le meilleur et le plus agréable, ah ! ces soirées au bord d’un lac des Monts de Lacaune pendant notre virée cycliste, où nous nous baignâmes tout nus !), serait capable d’accomplir des randonnées à pied de huit jours dans les Alpes et dans les Pyrénées, et se lancerait, devenu un presque vieil homme, dans cette aventure de cyclo-lecture, inédite (paraît qu’on ne sait pas ce qu’est un cyclo-lecteur, j’aurais inventé un concept, moi, hé oui, braves gens, et j’aurais oublié de le faire breveter !), et pire encore, d’en publier un compte-rendu sous forme de livre ?
Ouf, la phrase est finie, Marcel Proust est battu, j’ai cru que je ne retomberai pas sur mes pieds. Oui, finalement, je ne me suis pas trop mal tiré des diverses mésaventures de ma vie (sauf une fois), et quoique connu comme casanier, timoré et hésitant, je n’ai jamais balancé entre une vie pépère (j’aurais pu finir ma carrière à Auch, couvert d’honneurs – et, qui sait, de décorations !) et la hardiesse du risque qu’il y avait aussi à changer d’emploi plusieurs fois, à me transporter dans une vie différente, des lieux inédits, à découvrir des figures nouvelles, à refaire ma vie.
Tout ça, si j’ai pu le réaliser, et même avoir envie de me remettre plusieurs fois en cause, je peux dire que c’est grâce au vélo ! Il faut rendre hommage à ce merveilleux instrument, silencieux, souple, adaptable au terrain, idéal en ville, capable de s’arrêter instantanément et en tous lieux, enivrant quand on parcourt la campagne, les forêts, la montagne ou les bords de mer, et qui provoque des saouleries d’air pur et de bonté.
Oui, le vélo rend bon. Moyen de déplacement solitaire par excellence, il n’est pourtant pas réfractaire à la communauté, et les promenades à deux peuvent se transformer en douces histoires d’amour ou d’amitié. Les randonnées à plusieurs (à condition d’être prudents et de faire attention aux frôlements intempestifs générateurs de chutes collectives) peuvent devenir des manifestations festives. Où l’on a plaisir à émouvoir ou aider les autres, à s’oublier.
C’est très simple, je pense qu’il y aurait moins de bagarres (parfois nécessaires ?), moins de violences urbaines, moins de haine, si le vélo entrait davantage dans les mœurs pour un usage régulier de déplacement et d’entretien du corps. Pas en tant que sport. Le sport cycliste est certainement un des plus agressifs pour l’individu, et je ne m’étonne pas si le dopage y est, plus encore qu’ailleurs, devenu courant. D’ailleurs, le sport en soi, avec son goût de compétition, sa hargne de la "gagne", qu’il soit d’équipe ou individuel, n’a rien à voir avec un sain équilibre. On ne devrait se battre que contre soi.
J’ai tant souffert dans ma jeunesse de ces absurdes compétitions dans lesquelles je me trouvais embringué malgré moi : pouvais-je avec ma taille de 1,40 m à quatorze ans rivaliser avec les grands gaillards de ma classe qui avaient déjà pour certains leur corps d’adulte ? J’étais toujours le dernier choisi quand on composait les équipes. On s’étonne après que, loin de rechercher le ballon, je m’empressais de l’éviter quand je le voyais s’approcher de moi ! En athlétisme, j’aurais pu devenir un coureur passable, si les professeurs s’étaient intéressés un tant soit peu à moi. Car courir me plaisait. Je me suis rabattu, en classe terminale, sur le grimper à la corde, où ma légèreté a fait merveille. Et, tandis que mes camarades faisaient leur heure de rugby habituelle (dont le prof avait fini par me dispenser), je montais et descendais à m’en faire mal aux bras. Et j’ai réussi le meilleur chrono de la classe au bac dans cette épreuve.
Dès que j’ai pu avoir un peu plus d’argent que de l’argent de poche, que j’utilisais surtout pour acheter des livres, grâce à mes premiers salaires de moniteur en colo, mon premier gros achat fut un vélo. Jusque-là, je n’avais eu que des vieux biclous qui venaient de mon grand-père ou d’un cousin, mais que j’avais usés jusqu’à la corde ; le dernier avait été assassiné par une voiture qui m’était rentré dedans à Pau. Une fois acquis – j’étais allé chez le marchand de cycles avec mon frère Bernard, et on avait longuement hésité entre un simple ou double plateau, le prix nous avait fait opter pour le simple, mais il y avait quand même trois pignons, mes trois premières vitesses ! – je l’ai contemplé longuement, et rangé amoureusement dans le garage de la maison, non sans que nous ayons, Bernard et moi, fait un tour d’essai triomphal.
Ce vélo fut, avec mes livres, mon attirail principal d’étudiant, puis de jeune conservateur de bibliothèques. Je ne possédais rien d’autre. Pour les voyages au long cours, il y avait le train ou le stop. J’ai pourtant, en y repensant, la sensation que j’étais toujours par monts et par vaux, regrettant même amèrement le vélo pendant mon année parisienne, parenthèse inoubliable toutefois. Mais la marche à pied y suppléa, et je fus un piéton de Paris. Comme j’avais été un cycliste de Pau et de Bordeaux. Ce que je redevins à Angers.
L’achat de ma première voiture faillit entraîner une rupture. J’ai vite compris les avantages – et les inconvénients surtout – de cet engin redoutable. Son coût, les fins de mois devenues difficiles – car j’avais acquis un véhicule neuf et il fallait rembourser l'emprunt – l’impossibilité de me rendre à un endroit précis avec, comme je faisais auparavant à vélo… Bref, autant j’ai toujours été follement amoureux – et même idolâtre – de la bicyclette, amour qui perdure encore, autant je n’ai jamais pu même faire ami-ami avec cet engin bruyant, polluant, difficile à garer (ah ! il faut me voir faire des créneaux, c’est tout un poème, mais je préfère de loin les poèmes, y compris automobiles, de mon amie Odile Caradec) et qui ne m’a jamais apprivoisé. Il promet la liberté, et il nous enferme comme en prison, nous ficelle dans des ceintures de sécurité, nous condamne à ne pas dépasser des vitesses parfois ridicules (essayez de rouler à 30 km/h dans certaines lignes droites), à se garer (en payant) à des lieues de l’endroit précis où l’on veut aller…
Donc, vive le vélo, son côté enfantin, récréatif, ludique, gai (gay ? quand j’étais jeune, un homo était traité de pédale, aujourd’hui encore un homme rassis comme moi est un peu regardé de travers, quand on voit qu’il lui arrive de passer huit à dix jours sans faire rouler son corbillard, alors qu’on le voit chaque jour juché sur sa selle), ses goulées de plein air, et ses vibrations sensorielles. Sa lenteur aussi, qui correspond à mes envies profondes. Celles de la lenteur de la lecture ou de l’écoute d’un concert, de la lenteur de l’apprivoisement dans l’amitié ou dans l’amour, de la lenteur des films de Bergman ou d’Ozu, de la lenteur d’une longue vie en commun avec quelqu’un qu’on aime.