jeudi 9 octobre 2025

9 septembre 2025 : le poème du mois : Lamartine

Ce n’était pas le lieu qui comptait, mais la personne qui le marquait de son empreinte.

(Ewald Arenz, Le parfum des poires anciennes, trad ; Dominique Audiard, Albin Michel, 2023)

 

le château de Prangins (source : wikipedia)

                    Je viens de  passer deux très belles journées à Ferney-Voltaire  pour voir Mathieu et Mélanie qui y attendent un bébé. On s'est promené le long du Rhône, sur les bords du lac Léman, on a visité à Prangins '(canton de Vaud) le château de Prangins, château du XVIIIème sièclee, son jardin potager et l'exposition "Tours du monde" qui y était montrée. Heureusement, j'ai utilisé le train au retour, et - hasard d'un détournement parChambéry, à la suite de travaux sur la voie et de découvertes d'un obus sur le chantier -, j'ai longé le lac du Bourget qui, si je ne me trompe, a inspiré à Lamartine le beau poème qui suit  et que je vous offre. Il fut un temps où je le connaissais par cœur, mais il faut que je le réapprenne !     

lac du Bourget (source : wikipedia)
         

                            Le lac

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
                Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
                Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
                Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
                Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
                Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
                Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
                Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
                Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
                Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
                Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
                Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
                Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
                Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
                Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
                Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
                Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
                Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
                Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphirr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
                De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
                Tout dise : Ils ont aimé !

 

                        Lamartine            

 

jeudi 2 octobre 2025

2 octobre 2025 : la surbouffe

 

Qui sont les miens ? Les miens : ceux qui mangent mal, dorment mal, ceux qui n’ont rien.

(Eduardo Galeano, La chanson que nous chantons, trad. Régine Mellac et Annie Morvan, Albin Michel, 1977)

 

                    Je ne sais pas si vous avez remarqué : les restaurants n'ont jamais été aussi nombreux, les terrasses de beaucoup d'entre eux aussi bondées. Je sais que ça va de pair avec ce qu'on appelle aujourd'hui le surtourisme, avec également notre société de riches (et de moins riches) qui se complaisent dans la surconsommation. Et pourtant, l'inégalité alimentaire est la pire des inégalités. Un pourcentage important de la population mondiale  est littéralement affamée, et parfois volontairement, comme à Gaza en ce moment. Au point qu'un poète palestinien a pu comparer la guerre meurtrière de Gaza à la guerre de Troie, et l'arrivée des camions de vivres venus d’Égypte au "cheval de Troie" :

L’Égypte t’a enfin apporté plusieurs chevaux de Troie / Hulule de joie / car les chevaux, à Dieu ne plaise ! / Ne sont pas remplis de soldats / juste de vivres  

(Gaza, y a-t-il une vie après la mort ? Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, trad. Abdellatif Laâbi, Points, 2025)

                     Je suis affolé par l'abondance de victuailles qui nous entouraient cette année à la Fête de l'Humanité. J'ai été frappé par le nombre de stands qui proposaient de la nourriture, qui m'ont paru nettement plus nombreux que ceux qui offraient une autre vision de la politique, de la solidarité, des changements à effectuer, des débats et des discussions sur le comment vivre mieux, avec davantage d'égalité et de fraternité. À croire que désormais le militantisme n'existe plus. Qu'on ne veut pas d'une société plus juste, plus égalitaire, plus fraternelle. On s'empiffre donc, dès qu'on peut, sans doute pour oublier, et on ne sort plus de cette surconsommation alimentaire effrénée. Quitte à s'endetter et, avec les caisses automatiques et le pesage qui nous est confié, à tricher sur les prix et donc à voler.

                    J'avoue que ça me donne envie d'apprendre à jeûner, il y a même des stages pour ça. Je ne comprends pas cette hystérie de mangeaille, au point que quand on revient de voyage, la première question qu'on te pose, c'est "qu'est-ce que t'as mangé de bon ?" Si je réponds : "j'ai vécu avec les autochtones, c'est un pays très pauvre, (ce qui fut le cas de mes voyages à Cuba ou à Madagascar), on mange ce qu'il y a et en quantité mesurée, et ça ne m'a nullement gêné !" La conclusion que mes questionneurs en tirent, c'est : "Je suis pas prêt d'aller dans ces pays".

                    Pourtant, je sais que l'art culinaire existe, même dans un pays pauvre. Mais voilà, je n'ai pas envie de manger mieux ni davantage que les gens du pays en question. Pendant tous mes voyages en cargo, j'ai été le seul (avec peut-être Janeta, la Hollandaise du trajet vers le Pérou) à ne pas me plaindre des repas. J'ai même demandé une fois au cuisinier de me servir le menu qu'il destinait aux matelots philippins, qui avaient leur propre salle à manger, pour comparer. Je savais que je ne voyageais pas dans un paquebot avec une nourriture raffinée pour contenter les richards qui peuvent s'octroyer ce genre de voyage.

                    Et aujourd'hui qu'on parle de guerres (il y en a partout dans le monde), de famine organisée, on voudrait encore que je me goberge. Eh bien, non ! Jésus disait, reprenant une parole de l'Ancien Testament : "l'homme ne vit pas de pain seulement". Aujourd'hui, le message du Christ est largement oublié, plus personne ne le cite. De même, cette valeur essentielle qu'est le silence terrifie la grande majorité des gens, plongés dans le bruit des écouteurs, les conversations téléphoniques incessantes (j'ai entendu l'autre jour un petit garçon, dans la rue qui implorait sa mère : "Eh, maman, s’il te plaît, est-ce que tu peux arrêter d’appeler quelqu’un au téléphone ?"), les télévisions tonitruantes...

 

                    Bon, je ne vais pas refaire le monde, mais empêchons les grands de ce monde d'affamer, de piller, de bombarder, de détruire, et revenons au silence bienfaiteur, à la frugalité heureuse, à la douceur de vivre, à la paix satisfaisante, au paradis en somme !



mercredi 1 octobre 2025

1er octobre 2025 : réenchanter la mort

nous qui ne savons plus ce qu’est la mort somptueuse, nous qui cachons la mort, qui la taisons, l’évacuons au plus vite comme une affaire gênante, nous pour qui la bonne mort doit être solitaire, rapide, discrète

(Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Gallimard, 1986)


                    La ville de Bordeaux a accueilli le 2ème Contre-salon des vieilles et des vieux du 26 au 28 septembre dernier, organisé par le CNAV (Conseil National Autoproclamé de le Vieillesse). L'idée est de "ne rien vendre, partager simplement des expériences, des bouts de savoir, histoire de prendre en main notre vieillesse et de ne pas laisser des experts parler en notre nom", ainsi que le proclame la devise du CNAV, "RIEN POUR LES VIEUX SANS LES VIEUX". Des expositions, des assemblées plénières, des ateliers, des animations artistiques (musique, danse, théâtre, lectures), des conférences faisaient partie d'un programme très chargé. Il y avait du monde et ce fut un grand succès. 

                    Parmi les thèmes abordés, projets inter-générationnels, habitat partagé pour seniors, la vieillesse des minorités, la place des vieux dans la cité, les vieux et la transition écologique, la transmission, la représentation des vieux, la grande dépendance, les coopératives d'habitants, que pense-t-on des vieux ?, la précarité, apprivoiser la mort, l'isolement, le corps, l'accès à la culture, l'accès aux droits, les EHPAD, la retraite, le sens de la vie, etc... C'est dire la variété des échanges qui entraînait qu'il y avait quatre ateliers en même temps dans des lieux différentes. Impossible donc de participer partout. Il fallait choisir.

                Pour ma part, je n'y suis allé qu'un après-midi et j'ai pu assister à l'atelier "Le sens de la vie" où les intervenants avaient interviewé un certain nombre de vieilles et de vieux pour leur demander comment ils avaient eu l'impression d'avoir réussi à donner un sens à leur vie. C'était impressionnant. Puis j'ai enchaîné sur les conférences "comment apprivoiser la mort aujourd'hui". Dans un monde où la mort est souvent médicalisée et masquée, voire tabou, les intervenants ont parlé de se préparer à la mort, d'en parler (les fameux cafés mortels - comme celui où j'ai participé au mois d'avril dernier où on discute de la mort, de la relation qu'on a avec elle et des derniers moments vécus avec ceux ou celles qui sont parti.e.s, les festivals de la mort, oui oui ça existe), de l'euthanasie et du suicide assisté, etc. 

                    Et je dois dire que j'en suis sorti revigoré. Oui, on peut et on doit parler de sa propre mort, sans en avoir peur, on peut s'y préparer peu à peu, penser à "ses" morts sans attendre un prétendu "jour des morts" : pour ma part, mes morts sont surtout ma grand-mère maternelle, celle qui vivait chez nous et que j'ai donc côtoyée intimement pendant l'enfance et l'adolescence, mon frère aîné Michel qui m'a tant protégé dans ma jeunesse, ma femme Claire qui m'a si efficacement préparé à sa disparition, quelques-uns de mes amis, Igor, Georges, Odile, que j'ai accompagnés jusqu'au bout, quelques autres encore...

                    Comme m'avait enseigné ma grand-mère, tant qu'on pense encore à eux, nos morts gardent une place dans notre cœur. Ils vivent en nous. Ainsi, quand je dois prendre une décision importante, je me dis toujours : "Qu'aurait fait ma grand-mère ?", et elle me dicte encore une réponse. Pendant mes voyages en cargo, Claire m'a accompagné, elle dont le dernière phrase audible fut : "le voyage en cargo, il faut que tu le fasses, pour moi". J'en ai fait quatre, en 2010, 2013, 2015, 2019-2020, et elle fut là, qui veillait sur moi sur chacun des cargos. Chaque fois que j'écris un poème, mes amis poètes, Georges et Odile, sont là aussi, et je sais instantanément, rien qu'en pensant à eux, si ce que j'ai écrit est bon ou mauvais. Quant à Igor, que j'ai assez peu connu, les trois dernières années de sa vie seulement de 2010 à 2013, j'ai eu l'heureuse idée de l'emmener à Venise avec moi en août 2012 : je ne savais pas qu'il était au bout du rouleau, mais mon invitation a été pour lui une bouffée d'air et un grand moment, comme me l'ont affirmé ses parents le jour de l'enterrement.

                    Maintenant, je suis apaisé, Claire m'a fait apprivoiser la mort, je n'ai pas peur, ni de la maladie, ni de la douleur, ni des derniers moments. J'ai bien et longtemps vécu. Je sais que je laisserai des traces dans les cœurs de celles et ceux que j'ai aimés. Et ma vie va continuer, simple et tranquille, comme j'ai toujours vécu, dans le partage, la solidarité et le souci des autres.