mardi 19 mars 2019

19 mars 2019 : les raisons de la colère


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Ah, mes pauvres simplets, vous sentez monter "la haine", quelle surprenante découverte ! Mais dans quel pays vivez-vous donc ? Bien sûr qu’elle monte, la haine, ça fait même un sacré bout de temps qu’elle monte, ici comme partout, et maintenant vous l’entendez gronder sous vos fenêtres ! Bien sûr qu’à cette heure la colère qui n’a jamais cessé de bouillir dans le chaudron menace de faire péter le couvercle !...
(Alain Accardo, La décroissance N° 157, mars 2019)


Il était une fois en France un mouvement imprévisible, un mouvement venu de nulle part, sinon du fond des âges, rappelant les révoltes médiévales, celles des gueux des XVIe et XVIIe siècles, celles de la faim qui ont conduit à la Révolution française, celle des ouvriers de 1848 et de 1871, mais dans un style inédit et qui a pris de court nos élites de la politique et des médias, si promptes à parler "à la place des gens", et avec quelle arrogance, quelle morgue, quel mépris, quelle malveillance ! La couverture par les chaînes télévisuelles en continu est de ce point de vue éclairante : des gens qui ne savent pas ce que c’est que de manquer d’argent dès le 10 du mois, des gens qui vivent avec des revenus souvent supérieurs à 10000 € par mois, des gens incapables de se hisser à la place de l’autre (du moins quand elle est basse), viennent commenter les événements du haut de leur grandeur, de leur prétendu savoir, de leur supposée expertise (de quoi ? Ils n’avaient rien vu venir !) et déverser leur fiel en permanence dans leur bulle ultra-protégée, sans imaginer une minute qu’ils se déconsidèrent et qu’ils suscitent la haine de pas mal des laissés-pour-compte sécrétés par notre société…


Il se trouve que je venais de lire le livre Contes de la rue et du chat vagabond, édité en 2015 par IPPO (Information Prévention, Proximité, Orientation), organisme de Bordeaux qui s’occupe de venir en aide aux "personnes en situation de prostitution", et que là, dans ce livre de témoignages, dans ce livre de vie, dans ce livre d'espérance, j'ai rencontré des personnes qui essaient, "entre désir et conviction, d’être à la hauteur" du problème et agissent "ensemble dans le réel" et n’hésitent pas à se remettre "constamment en cause". Tout le contraire de nos gouvernants qui, bardés de leurs certitudes de classe, de leur richesse d’héritiers (relire Bourdieu et Passeron), et de leur manières d’être, toujours entre soi, sont incapables de dire, comme le font les animateurs d’IPPO : "Je considère l’autre comme un égal, ce qui signifie qu’il existe exactement comme moi et [que] la question du non-jugement est essentielle".


Je venais de voir au cinéma le film irlandais Rosie Davis, qui montre la galère d’une famille (le père, qui travaille, la mère et quatre enfants) contrainte de chercher un toit chaque soir et de dormir parfois dans sa voiture. Un film terrifiant, à côté duquel ceux de Ken Loach semblent à l'eau de rose. Et ceci dans cette Europe pour laquelle on nous demande de voter et dans un des pays qui fait son miel de la séduction fiscale pour les plus riches au détriment, bien sûr, de ceux qui se retrouvent plongés dans la détresse. Mais dans quel monde vivons-nous ? En sortant du cinéma, je tombe dans la même rue sur des SDF que je secours modestement et que j’interroge sur l’enfer qu’ils vivent : il y a aussi parmi eux des enfants dans la rue, parfaitement !!! Et mon amie O. (94 ans), victime d'un malaise, est emmenée aux urgences du CHU un soir. Après avoir poireauté quelques heures, on lui trouve 25 de tension : au lieu de la garder en observation, on lui fait une ordonnance et on la renvoie chez elle à 3 heures du matin. est-ce ça, le service public ?
Alors, bien sûr, les gilets jaunes peuvent faire peur. Mais enfin, nos impôts doivent-ils servir à armer une police qui tire sur le peuple, ce qui fait autrement peur ? À bombarder la Syrie (évidemment, les bombes ne nous tombent pas dessus) ? À participer activement au trafic d’armes dans le monde ? À "céder six embarcations ultra-rapides (mais semi-rigides) aux gardes-côtes libyens afin de « faciliter le raccompagnement » des migrants qui font des efforts ridicules pour fuir un pays que Bernard-Henri Lévy s’est donné la peine de nettoyer de toute trace de dictature" (Jean-Marie Laclavetine, Siné mensuel N°84, mars 2019) ?
Alain Accardo écrivait dans La Décroissance (N° 154, novembre 2018) : "Plus grave : on punit la violence des faibles, on s’accommode de celle des puissants, voire on l’approuve. Si un flic cogne sur un manifestant, on lui donne une médaille ; si un manifestant se défend contre les brutalités policières, on lui passe les menottes. Ne parlons même pas des criminels en col blanc qui prospèrent dans las banques d’affaires, les cabinets ministériels et autres lobbies. Ils peuvent voler, tuer, violer, impunément, c’est de bonne gouvernance". On en est là aujourd’hui, et ça donne les gilets jaunes, c’est-à-dire ceux qui ne parlaient pas, qu’on n’entendait jamais et qui soudain se révèlent une force nouvelle dans ce qui n’est devenu "que l’apparence de la démocratie [où] comme chacun a pu s’en rendre compte lors de l’élection présidentielle de 2017, un clan très puissant et très bien organisé [a pu] sans trop de difficultés placer un de ses membres à la tête de l’État, même s’il était totalement inconnu quelques mois auparavant. Cependant, en attendant que les votes se fassent de façon électronique et que les résultats soient donc totalement truqués, ce genre de parodie de démocratie peut encore déraper si les événements ne se présentent pas comme prévu : il arrive encore que le peuple ne vote pas comme on le lui a dit" (Stéphane Lhomme, La Décroissance N° 154, novembre 2018).
Alors, que sont les dégâts des casseurs qui se mêlent (sans doute avec la bénédiction de la police) aux gilets jaunes, à côté de ceux de nos guerres néo-coloniales menées depuis trente ans au Moyen-Orient, de nos appuis sournois aux dictateurs qu’il nous plaît d’épauler ici et là pour soutenir l’enrichissement de nos firmes internationales et de leurs actionnaires ? Car il semblerait bien qu’une vitrine des Champs-Élysées ait plus de poids dans nos médias que les Gazaouis assassinés, mutilés ou blessés impunément par les sbires de l’armée la plus violente du monde.


Alors que nos pays riches pourraient assurer – non pas le minimum de survie à sa population (en France, plus de 30 % des travailleurs sont en-dessous du SMIC, et je préfère ne pas parler des chômeurs et des nombreux retraités à moins de 1000 € par mois) – mais une vie décente à chacun, non, on préfère laisser la colère monter, on préfère laisser les vandales accomplir impunément leurs actes destructeurs (car ainsi on discrédite le mouvement des gilets jaunes, et on dresse contre lui la population des "honnêtes gens" chers à Monsieur Thiers et qui adorent la répression). Le peuple ne demande pas la lune, mais je ne me fais pas d’illusions : comme le dit Alain Accardo (La décroissance N° 157, mars 2019), "dès que les oligarchies en place cessent de trembler devant les masses en colère, elles se hâtent de récupérer par le vote parlementaire ce qu’elles ont dû céder sous la pression des luttes et de la rue". Pour l’instant, elles ont très peu cédé, par rapport aux réclamations, mais un référendum donnera comme souvent un résultat parfaitement réactionnaire qui confortera nos oligarques, avec l’appui de lois scélérates. Car, ne l’oublions pas, la violence est "toujours du côté du pouvoir et des structures économiques oppressives qui soutiennent la croissance infinie et qui se soucient peu du vivant, végétaux, animaux et humains qui souffrent de leurs décisions irresponsables" (Alain Refalo, La décroissance N° 157, mars 2019). 
 
Sur ce, je reste optimiste, en attendant d’avoir peut-être un œil crevé ou une main arrachée si, par hasard, un de ces prochains samedis, je me trouve au mauvais endroit au mauvais moment.

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