―Allez voir le docteur demain !
lundi 28 mars 2011
28 mars : Qui a dit : étranger ?
―Allez voir le docteur demain !
dimanche 20 mars 2011
20 mars : la tribu des accueillants
vendredi 18 mars 2011
18 mars : solitude : le grand retour
jeudi 17 mars 2011
17 mars : ligne droite
Devant la grâce, la nature s‘incline. La vie ouvre grand ses portes.
(Yasmine Char, La main de Dieu)
Aucun doute là-dessus, l'homme est fait pour marcher, pour sauter, pour courir, et ce lui fut longtemps indispensable pour échapper aux prédateurs : il m'en a coûté de l'oublier une fois dans ma vie, et peut-être à d'autres aussi ! Je crois n'avoir pas encore signalé dans mon blog que depuis quelque temps, j'ai repris le footing, qui s'ajoute au vélo pour le plein air, à la gymnastique et aux exercices de musculation en salle. Oui, on a trop tendance à oublier que nous avons un corps, nous qui sommes, depuis l'invention de l'automobile, devenus les assis que stigmatisait Rimbaud, qui font tresse avec leurs sièges. Et il ajoute :
Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, […]
- Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage...
Soulignons que dans ce poème, Rimbaud se moquait des bibliothécaires de Charleville, mais presque tout ce qu'il a écrit dans Les assis pourrait s'appliquer au monde contemporain.
En tout cas, d'avoir renoué avec la course, fût-ce au petit trot, car je ne prétends plus galoper, m'a donné des ailes, et des envies furieuses de lire des livres ou de voir des films qui célèbrent le sport, et même d'aller en juin à Saint-Pétersbourg pour assister au marathon, ce qui va me rajeunir un peu.
J'ai ainsi lu le beau recueil de nouvelles de Jean-Noël Blanc, Le nez à la fenêtre, où j'ai relevé la phrase suivante : "On cherche des mecs dans ton genre, des gars qui ont faim, parce que moi, tu sais, les gars qui ont la classe naturelle mais qui n’ont pas faim, ça m’intéresse pas". Oui, c'est peut-être parce que j'avais faim que je m'étais mis à la course de longue distance. Je rappelle d'ailleurs à ce propos que l'homme n'a pas seulement faim de pain... J'ai apprécié récemment Le fils à Jo, sur le rugby, et dans le cadre du Festival Filmer le travail : Le petit boxeur, un téléfilm des années 70. Le film allemand Le braqueur, vu aussi il y a peu, traitait de la course à pied, avec un braqueur de banque qui faisait tout à pied, y compris fuir !
Mais La ligne droite que je viens de voir et que je vous conseille vivement, car ça fait des années-lumières que je n'ai pas vu un film français aussi bien éclairé, lumineux, m'a encore plus emballé. C'est vrai, on dirait que désormais les cinéastes se passent de projecteurs, sous prétexte (imbécile) de réalisme, car dans la vie on ne voit pas si bien : mais on n'est pas dans la vie, on est au cinéma. Et ici, on y est à plein. Dans ce mélo somptueux, digne de Douglas Sirk, Régis Wargnier trouve moyen de nous parler de la prison et du difficile retour à la vie réelle (l'héroïne, Leïla, en sort), du handicap (le héros, Yannick, victime d'un grave accident, a perdu la vue) et de la réinsertion dans la vie grâce au sport. Ici, la course à pied, magnifiquement filmée, aérienne, coulée, fluide, au ralenti même... Leïla qui fut avant sa détention, une sportive de haut niveau, va servir de lièvre à Yannick pour les courses handisport d'aveugles. C'est très beau, c'est émouvant, touchant, humain, aucun personnage n'est vu avec mépris, tous évoluent. Chacun des deux héros veut sortir de sa prison : celle que la société a imposé à Leïla (en lui enlevant son enfant), celle dont l'accident taxe Yannick : ils veulent tous deux vivre comme tout le monde et, en fin de compte, s'aimer peut-être... On l'a compris, il m'est arrivé d'enlever mes lunettes et d'essuyer mes yeux. Mais ça m'a fait du bien !!! Du reste, j'ai parfaitement compris l'ensemble des dialogues. Là aussi, sous prétexte (imbécile, je persiste et signe) de réalisme, les cinéastes font bouffer la moitié des paroles aux acteurs : il paraît que dans la vie on n'entend pas toujours tout : mais on n'est pas dans la vie, diantre, on est au cinéma. Un quadruple plaisir donc : une belle histoire, des belles images, un beau son, des acteurs magnifiés par tous ces éléments...
Courez-y vite avant que La ligne droite ne quitte l'affiche : à peine 70000 entrées en première semaine, alors que des conneries dépassent le million ! Mais je vous connais, vous courez plus vite que moi, et vous l'avez déjà vu !
mercredi 16 mars 2011
16 mars : refaire sa vie
tout ce que j'ai essayé de faire dans la vie, j'ai essayé de tout mon cœur de le faire bien ; à toutes les entreprises auxquelles je me suis consacré, je me suis consacré complètement ; pour les grands objectifs et pour les petits, j'ai toujours été d'une ardeur absolue. Je n'ai jamais cru qu'il fût possible à une quelconque aptitude naturelle ou acquise d'espérer atteindre son but si elle prétendait se dispenser de la compagnie des qualités simples, solides et laborieuses; […] rien ne peut remplacer une ardeur sincère, fervente et prête à tout.
(Charles Dickens, David Copperfield)
Au moment où le monde subit des grandes catastrophes qui ne sont pas si naturelles que ça, car si sans doute un tremblement de terre et un raz-de-marée le sont, la décision de construire une centrale nucléaire en bord de mer dans une zone sismique ne l'était pas, et si la révolte en Lybie est naturelle – un peuple oppressé finit toujours par se révolter –, la répression qui est en train de se passer ne l'est pas, elle fonctionne sur le matériel technologique et meurtrier fourni par l'Occident ("l'ordre brutal et factice qu'impose, sur un champ de ruines, la raison d'Occident et sa foi ou ses fois – toutes aussi tyranniques et se niant mutuellement. Ce n'est rien de régner sur un monde, qu'on a, pour les trois quarts, asservi, avili, ou détruit", écrivait Romain Rolland dans La vie de Ramakrishna), à ce moment donc, il peut paraître dérisoire d'écrire ne serait-ce que quelques lignes, ou de s'adonner à la poésie...
On me posait hier à brûle-pourpoint la question suivante : « Vas-tu refaire ta vie ? » J'avoue ne pas comprendre très bien le sens d'une telle question. Mais comme je sais que le sens qu'on lui donne généralement est celui du remariage ou d'un nouveau compagnonnage, j'ai répondu fermement, trois fois de suite, en regardant mes interlocuteurs dans les yeux : « Non ! » Et je ne souhaite pas qu'on me repose la question !
Je vais déménager, je ferai sans doute des choses diverses, je partagerai autant que je peux et distribuerai mon amour autour de moi sans lésiner. Je ne resterai pas inactif, peut-être (mais pas sûr) écrirai-je d'autres livres, qui seront avant tout des livres de partage. Mais refaire sa vie me paraît ne vouloir rien dire : puis-je revenir en arrière ? Ce que sous-entend le re de refaire ? Je vais essayer de faire que le restant de ma vie – et je rappelle que je suis dans la salle d'attente, même si je peux occuper cette dernière pendant un temps assez prolongé, vu que "c'est la production d'une survie modulable et virtuellement infinie qui constitue la prestation décisive du bio-pouvoir de notre temps" (Giorgio Agamben, Ce qui reste d'Auschwitz) – le reste de ma vie donc, soit aussi beau que l'a été ce qui a précédé, dans la mesure toutefois où je peux traiter de beau ma vie. Mais j'ai eu de la chance (ou je l'ai forcée), et oui, ma vie a été une belle vie...
Mais quand je vois tous ces malheurs, non seulement dans le monde entier, mais tout près de moi, quand je vois les ravages du vieillissement avec par exemple la maladie d'Alzheimer ("déconnexion de l'organique et de l'animal, [...] cauchemar d'une vie végétative survivant indéfiniment à la vie de relation, d'un non-homme infiniment séparable de l'homme", toujours Giorgio Agamben), je vois assez précisément comment faire dans ce qui va advenir de ma vie. Un des personnages du David Copperfield de Charles Dickens dit : "de la façon dont je vois les choses, monsieur, nous nous rapprochons tous du bas de la pente, quel que soit notre âge, du fait que le temps ne s'arrête jamais un seul instant. Alors, faisons toujours des gentillesses, et soyons-en plus que réjouis".
Je n'oublie pas non plus qu'en vieillissant, "plus personne ne vous contemple, plus personne ne vous considère comme une étoile au ciel, vous n'êtes plus qu'un boulet qui traîne la patte, […] une traînée sans traîne, une mariée noire, une ombre" (Gilles Sebhan, Domodossola : le suicide de Jean Genet). Sans être aussi pessimiste que cette phrase que j'ai relevée dans une de mes dernières lectures, il faut en tenir compte. À mon âge, le couple n'a plus de sens, de mon point de vue, et chacun est libre, je n'empêche personne de se remarier !
Mais peut-être finirai-je par reconstituer une petite communauté de vie, un phalanstère où chacun apporterait son savoir-faire, son savoir-être, son aide, son amour aux autres. C'est vrai qu'on crève de solitude dans nos sociétés, chacun dans son petit logement, et que ça peut devenir terrible quand le grand âge survient. L'idéal serait une communauté inter-générationnelle – les maisons de retraite, de quelque façon qu'on les regarde, sont une horreur absolue, des « camps de la mort » (tant pis si je choque par cette comparaison), sans la violence des S.S. sans doute, et encore, parfois je ne suis pas certain qu'il n'y ait pas des violences morales autant que physiques, avec en particulier le prolongement inacceptable d'une vie sans sens, et la mort qui nous est volée.
Comme l'a noté Jorge Semprun dans Le grand voyage, une de mes dernières lectures (et un livre exceptionnel) : "de toute façon, l'heure de mourir est toujours inhabituelle". Je vous laisse méditer là-dessus.