La
bienveillance croît avec le bien-être. Que le monde fasse un pas
vers l’exclu, et l’exclu fait aussitôt un pas vers le monde.
(Pierrette
Fleutiaux, Destiny,
Actes sud, 2016)
Pour commencer le mois, rien de tel qu'un roman formidable ! De Pierrette Fleutiaux cette fois-ci.
Ça
débute dans le métro. "Anne
prend le bras de la future mère, elle a le sentiment que la femme
n'a pas besoin de son aide, elle regarde sa protégée". Voici
que sa vie prend un autre tour. Anne fait partie de la classe
moyenne, elle est grand-mère depuis peu. Elle vient
de
tomber
par
le plus grand des hasards
sur Destiny, une migrante africaine (elle apprendra qu’elle vient
du Nigeria, après un périple hasardeux) enceinte et qui se trouve
mal : mais que sait-elle vraiment du miracle qui l’a amenée
là ? D’ailleurs, que sait-elle
en général des migrants, ces quasi-invisibles de notre société :
rien, presque rien, trop peu. Destiny, car c’est son nom, ne parle
pas français, et son anglais corseté de mots en langue locale (Destiny lui dira que c’est du beni) est difficile à comprendre. Anne
décide, non sans hésiter, de l’accompagner à l’hôpital :
c’est là qu’elle commence à prendre conscience des difficultés
d’aider un migrant. Elle ne veut pas entrer dans la charité, mot
qui "lui
déplaît. Elle ne le reprend jamais à son compte. C’est de ces
mots qui se glissent parfois d’eux-mêmes, là où on ne veut pas
d’eux".

Anne
découvre qu’il n'y a rien dans sa vie "qui
puisse lui servir de point de comparaison, qui puisse lui servir à
comprendre vraiment, de l'intérieur la vie de cette"
migrante. Mais
peu à peu, non sans mal, elle pénètre, presque par effraction dans
la vie de Destiny, qui a accouché d’une petite Glory, et se trouve ballotée au
gré des logements toujours provisoires que lui offre le 115.
Destiny lui parle, de ses enfants car elle en a d’autres, de sa vie
au Nigeria, de son parcours à travers le Sahara et sur la mer.
Informations pas toujours sûres, ou qu’Anne comprend mal ou
essaie d’interpréter. Destiny est comme
"un animal dans la jungle" avec "ses regards brefs,
ses reculs et ses avancées [...], un animal traqué et souvent
blessé, sur le qui-vive, tous les sens aux aguets, habitué à
anticiper les attaques, faisant feu de tout ce qui dans son corps
puissant peut assurer protection".
Car
Destiny est une femme puissante (elle
a traversé "plusieurs pays sans boussole ni carte ni
GPS"),
décidée à tout faire pour surmonter les
coups durs de
la misère, qui
"est
comme l’Hydre, on réussit à lui couper une tête, il lui en
repousse une autre. [...] Dans l’état de
migrant, il manque toujours un papier, qui en appelle un autre. Pour
cet autre, il faut payer, pour avoir l’argent, il faut le papier,
cercle maudit de la misère".
Mais
Destiny a pu constater, que "dans
ce pays, des entités bienveillantes lui ont offert un répit, mais
d’autres entités sont à l’œuvre [...], qui voudraient la pousser par-dessus bord, la rejeter dans
la non-existence, les bienveillantes sont de bonne volonté mais
faibles, les malveillantes sont pleines de conviction, mais rien
n’est jamais joué, la carte des dominations peut se renverser".
Anne
a choisi la bienveillance amicale, mais avec des limites.
"Quand
le mot égoïsme
lui vient à l’esprit, c’est plus par automatisme de pensée que
par conviction, car la vérité est ailleurs. La vérité, c’est
[qu’Anne] ne peut prendre en elle davantage de la nébuleuse
Destiny". Elle a son mari, sa famille, sa petite-fille. De son côté, Destiny a
retrouvé son mari, Victor, nigérian lui aussi qui
parle un meilleur anglais,
et elle a pu reprendre ses enfants confiés à une institution. Elle rêve de leur
offrir une vraie vie, cherche du travail comme coiffeuse, participe à
une grève des coiffeuses sous-payées où elle apprend la solidarité, commence
à prendre des cours de français.
Destiny
a donc décidé de
s’apprivoiser, et c’est dur : il y a des hauts et des bas.
Pour
elle, même la nourriture est un problème. Anne l’invite au
restaurant, mais il faut traduire les menus : "C’est
de la bonne nourriture. Mais [Destiny] laisse de côté la purée
d’avocat [qu’elle] ne connaît pas, donc n’y goûte pas".
Aussi Anne, quand la famille entière est réunie, les emmène au
McDo : les Nigérians s’y retrouvent mieux que dans un restaurant
traditionnel, car ils peuvent choisir leurs menus en les visualisant.
Le
roman s’achève dans futur imaginaire, peut-être rêvé
conjointement par Anne et Destiny. Glory "fait partie de la
nouvelle marine européenne de sauvetage des migrants" avec son
frère aîné Kelvin, devenu capitaine de bateau, tandis que le
second frère, Michael, footballeur de talent, leur a payé leurs
études. Ainsi Destiny aura eu un destin, au travers de ses enfants.
"Les
migrants sont capables d’exploits qui relèvent du miracle".
Beau
roman fraternel, parfois bouleversant, qui restitue bien le sort des
migrants et des bienveillants qui les accueillent, les soutiennent et
font vivre la fraternité
de notre devise nationale, mot
"sans
limite définie" qui nous intimide sans aucun doute, mais qui
nous transporte au-dessus de nous-mêmes.