Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 25 juin 2016

25 juin 2016 : s'échapper de "l'Assommoir" : "Comme un Polonais", de Claude Andrzejewski


ma Pologne, à bien la regarder, n'est qu'une légende façonnée dans l'enfance...
(Claude Andrzejewski, Comme un Polonais, La Dragonne, 2016)


Plus d'un mois que j'ai en mains le nouveau recueil de récits de Claude Andrzejewski. Mais mon opération de la cataracte, puis mon stage d'espagnol, ont retardé le moment d'en parler.
 
D'abord, le titre. On va me trouver bien naïf, mais je n'avais jamais rencontré l'expression « saoul comme un Polonais », avant d'aller en Pologne justement. Pendant l'été 1973, j'avais rencontré un couple de jeunes Polonais, Piotr et Maria, dans l'auberge de jeunesse associative de Trélazé, où j'habitais momentanément, étant un des animateurs de l'association. Nous avions sympathisé, en particulier parce que, disaient-ils, j'étais le « premier Européen de l'ouest » de leur connaissance qui avait non seulement des lueurs sur l'histoire et la littérature polonaises, mais avait lu plusieurs auteurs polonais ! Ils m''invitèrent donc à aller en Pologne, ce que je fis en mai 1974. Voyage de découverte fabuleux, je découvrais l'envers du Rideau de fer. J'avais emporté dans mes bagages un roman assez touffu de Henry James, Les Bostoniennes. Je le lus sur place, quand je tombais brusquement sur l'expression : « il était ivre comme un Polonais » ; dans le vocabulaire relevé de James, on ne dit pas saoul, mais ivre. Je montrais la phrase à Piotr, qui rit beaucoup. Deux, trois jours plus tard, il m'emmena dans une soirée arrosée chez des amis de son âge, et on me fit boire de la vodka plus que de raison : « Tu vas voir ce que c'est que d'être saoul comme un Polonais » ! Au bout de deux heures, j'ai rendu tripes et boyaux dans les toilettes... Pourtant, il y avait bien des buveurs chez moi et dans mon village de jeunesse : mon grand-père paternel, mon père, des voisins aussi. Mais on disait « boire comme un trou », quand on exagérait. 
 
Après un court roman (Une petite tristesse, 2001), un premier recueil de nouvelles (Du vin, du vent, 2004) et un journal de bord sur son expérience de crieur (Le crieur de Saint-Herblain, 2011), Claude Andrzejewski, toujours fidèle à son éditeur lorrain, La Dragonne, nous donne un nouveau livre : Comme un Polonais. On l'attendait avec impatience et on n'est pas déçu !
 

 
Dans ce recueil de textes à forte connotation autobiographique, l'auteur essaie de se débarrasser de cet "état de légitime défonce" qu'il connaît depuis sa prime jeunesse, car il fallait boire pour "être un homme", même quand on a onze ans, lors d'un mariage, où il roule sous la table ! Le pli étant pris, il boit donc par habitude, pour oublier ses désastreuses histoires d'amour ("Elle ne se rendait pas compte à quel point elle me demandait de boire"), aussi bien que sa faiblesse naturelle ou celles de certains de ses copains ("la pente naturelle de l'homme, c'est l'abêtissement, la médiocrité, l'aigreur. Le masque s'impose, tôt ou tard. Avec l'alcool, ça va plus vite"). Il faut dire qu'être le "Polack", quand on est gamin, ça n'aide pas vraiment : pourtant, "On doit se faire à son nom, pas le choix". Il a donc longuement vécu dans un état de dépendance qui le trouble tout de même : "L'ivresse fait partie du décor obligé, et même elle le fait trembler, elle le renverse, le décor." Et il voudrait en sortir. 
Ce n'est pas si facile : "Sans doute est-on toujours le cliché de quelque chose alors autant s'y conformer, et dire cela, c'est encore donner en plein dans le cliché polonais : le fatalisme". Entre les copains avec qui il fait des virées dans les bistrots (magnifique récit des soirées au Relais du pêcheur et superbe portrait de la patronne, Madame Blanchard), son grand ami l'écrivain Jean-claude Pirotte, qui l'entraîna dans une randonnée éthylique à travers l'Europe ("J'étais placé désormais sous le commandement de l'amiral Pirotte, un pirate en vérité, un flibustier, un Long John Silver dont j'étais devenu le Jim Hawkins dévoué"), ou sa vaine tentative de renoncement lors de la tournée de promotion de son précédent livre, déjà consacré à ce même thème, il a l'impression que la sortie de l'Assommoir est impossible : c'est que, sans doute, il y trouvait son compte. Pourtant, dans le dernier récit, où il se libère, il avoue que "Se tenir au bistrot sous l'angle philosophique" c'est "l'être et le néon". Et l'optimisme l'emporte.
Les six nouvelles ou récits réunis ici révèlent le pouvoir de la littérature - et de l'écriture, pour s'en sortir. Le pouvoir de l'amour aussi, et peut-être également celui de l'amitié. Car le narrateur est aussi un grand lecteur : outre Pirotte, on croise au fil des pages Georges Perros, Ramuz, Pierre Mac Orlan, André de Richaud, Jean Malaquais, Tchékhov, Blondin, Henri Calet, et bien d'autres auteurs qui l'ont nourri, et peut-être empêché de sombrer totalement, qui lui ont permis d'écarter "les barreaux de sa cellule"... Les amis sont là aussi, comédiens, écrivains, et quelques déchus de la vie, dont on ne connaîtra que les prénoms, Jeff, Richard, Ben, Christophe... Et, en fin de voyage, l'amour profond qui va le mener à sortir de la dépendance.
On est saisi par la maîtrise de  l'écriture. Il y a là de magnifiques portraits de déshérités (Pigeon, mon frère : "C'est la force des marginaux, des fous, que de nous faire vaciller au bord de nos propres limites, de notre propre gouffre"), un véritable chant d'amour pour l'ami Pirotte, le pirate-mentor (Au nom du père spiritueux), des histoires d'amour qui ne durent pas (Entre les vignes, En haut : être libre, "c'est ça qui fait peur"), et la recherche lointaine de cette « polonité » qui l'a façonné : "Je me suis dès lors considéré comme un Français raté, un faux Polonais ou pire, les deux à la fois"...
Avouant que "L'ivrogne superbe que j'avais été naguère était bel et bien devenu un alcoolique de bas étage – qui constatait les dégâts", il se devait d'en sortir. Mais il souligne que "Mon abstinence, conséquence d'une volonté de sortir de la dépendance, n'a rien d'une apothéose ; elle signe ma défaite, parce que je n'ai pas réussi à transformer ma pochardise en art dionysiaque".
L'écriture est ferme, tenue, éloignée de tout moralisme : l'auteur sait combien la vie peut faire mal, pas besoin d'en rajouter. Souvent à fleur de peau, on la sent près d'éclater sous son apparence feutrée et discrète. Le vocabulaire est toujours juste, entremêlé de mots populaires qui font mouche, de petites touches polonaises aussi. Claude Andrzejewski ne force jamais la trame narrative pour mieux faire émerger la vérité des êtres qu'il fait apparaître. La vie circule, parfois loufoque et, indéniablement, une petite musique flûtée se dégage de l'ensemble, comme une fugue aérienne et bucolique :  le lecteur est enchanté. Il a presque envie de se mettre à boire !

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