mercredi 9 décembre 2020

9 décembre 2020 : le premier roman de George Sand

 

Montrez-moi un homme qui soutienne l’utilité de la peine de mort,et quelque consciencieux et éclairé qu’il soit, je vous défie d’établir jamais aucune sympathie entre lui et moi.

(George Sand, Indiana, Garnier, 2018)


Nous sommes dans les années 1820. Indiana est une très jeune créole de l'île Bourbon qu'on mariée par convention au colonel Delmare, un vieux demi-solde, un peu brutal et jaloux, avec qui elle se morfond dans la propriété de Lagny, où Delmare a installé une fabrique avec l’argent de sa femme. Indiana est venue avec son cousin et ami d’enfance, Sir Ralph, un créole veuf, plutôt froid et le seul ami à qui elle peut se confier. Noun, sa sœur de lait l’a accompagnée et lui sert de femme de chambre. Noun est séduite en secret par un voisin de Delmare, le jeune Raymon de Ramière, monarchiste et séducteur impénitent et volage. Mais quand il rencontre Indiana lors d’un bal mondain, Raymon en tombe éperdument amoureux et décide de la séduire. Noun, désespérée de cet abandon, se noie dans la rivière qui borde le parc : c’est un suicide. Raymon poursuit ses avances auprès d'Indiana, qui lui oppose plus de résistance que prévu : il n’en a pas l’habitude. Ralph, omniprésent et peut-être secrètement amoureux de la belle créole, ne lui facilite pas l’aventure. Pourtant, Raymon parvient à séduire Indiana aussi bien qu’à gagner l'amitié de Delmare : il cherche à éloigner Ralph en piquant la jalousie du mari. Mais Ralph continue à surveiller de près les intrigues du brillant séducteur et à protéger Indiana contre elle-même. Elle finit par comprendre que le bel amoureux est responsable du suicide de Noun.

Raymon finit, à contrecœur d’avouer à Indiana son aventure avec Noun et sa responsabilité dans la mort de la servante, et Indiana le pardonne. Raymon cesse dès lors de l'aimer, mais non de vouloir aller plus loin dans leur relation, demeurée platonique. Le colonel fait faillite et décide de rejoindre l’île Bourbon avec Indiana. Indiana, désespérée, est prête à se jeter dans la Seine : Ralph l’en détourne. Le couple part dans l’île, et Ralph les y rejoint. Mais Indiana déprime. Elle tient un journal intime que le mari découvre : jaloux, il la bat dans un mouvement de colère, puis fait une crise d’apoplexie. Recevant une lettre de Raymon, Indiana décide de partir le rejoindre en France. Elle arrive à s’échapper et à prendre un bateau. Elle débarque au moment de la Révolution de 1830. Mais c’est pour apprendre que Raymon s’est marié. Indiana reste prostrée dans son hôtel garni. Ralph qui a suivi Indiana par un autre bateau la retrouve et lui propose de repartir à Bourbon et, puisqu’elle veut mourir, de se suicider ensemble sur un lieu qu’ils aimaient particulièrement, en se jetant du haut de la cascade de Bernica. Au moment de mourir, Ralph lui fait le récit de sa vie, il lui avoue qu’il l’a toujours aimée, mais qu’il a dû comme elle subir un mariage de convenances, alors qu’elle était encore une enfant. Un premier et dernier baiser les unit et tous deux se jettent du haut du rocher. Mais nous apprenons dans la conclusion que leur suicide commun a échoué et qu’ils ont décidé de vivre ensemble dans la nature, en consacrant leur fortune à l’émancipation des noirs.

Premier roman de George Sand seule (elle avait composé avec son amant Jules Sandeau Rose et Blanche), Indiana est un roman furieusement romantique, à la fois histoire d’amour, étude sociale et politique, exotique et sociale également, qui se lit avec passion. L’amour d’Indiana pour Raymon ne peut aboutir, car le jeune homme est une sorte de coureur, aussi bien de femmes que coureur de dot. Il a diantrement besoin de redorer son blason financier, d’où son mariage avec une riche héritière. Indiana est assez rapidement convaincue de sa veulerie, mais elle ne peut s’empêcher d’être attirée pas lui et de croire l’aimer. Son cousin et compagnon d'enfance (mais il avait dix ans de plus qu’elle et avait pour elle une affection de grand frère et l’avait partiellement éduquée) est resté à la fois l’ami et l’amoureux transi, tandis que le mari, vieil officier napoléonien, et qui n’a plus de place sous la Restauration, est un rustre qui ne peut lui apporter l’amour dont elle a besoin.

Les évocations de Paris sous la Restauration, avec les différences politiques (Raymon est royaliste, Ralph républicain et Delmare bonapartiste) sont amenées en douceur, la vie des planteurs et colons ancre le roman dans une légère critique du colonialisme. C’est donc devenu maintenant un roman historique qui nous replonge sous la Restauration, période assez peu connue de l’histoire de France. L’étude de mœurs est presque balzacienne, et le fond est d’un réalisme plus aigu que dans d’autres romans de l’auteur. Pour un coup d’essai, c’était un coup de maître !

 

mardi 8 décembre 2020

8 decembre 2020 : le poème du mois, Charles Vallet

 

À quoi bon la ruse et la guerre

Bien volé ne profite guère

(Charles Sanglier, Le renard et le chien, in Les fables du sanglier, Plein chant, 2016)


Je viens d’apprendre que nos anciens, confinés dans les EHPAD, n’ont droit qu’à une visite d’une demi-heure par semaine. Résultat, je ne peux pas aller voir Huguette cette semaine, et la semaine prochaine, vraisemblablement, en allant à Poitiers le 15 (si Jupiter ne nous en empêche pas, j’ai déjà mon billet de train), je ne pourrai pas voir Georges. Heureusement Qu’Odile n’est pas confinée en EHPAD et que je pourrai lui apporter un peu de chaleur humaine pendant deux jours, l’emmener en librairie ou au cinéma (si ces derniers ouvrent enfin). Veulent-ils faire mourir nos anciens de manque d’amitié et de solitude, à l’approche de Noël ?



Bon, aujourd’hui, c’est le jour du poème du mois, et l’occasion de rendre hommage à Charles Vallet, modeste employé des PTT, et écrivain prolétarien (1875-1963), dont les éditions Plein chant ont eu la bonne idée rééditer Les fables du sanglier (parues en 1935) et où il s’était amusé à pasticher La Fontaine sous un pseudonyme.

LES ANIMAUX SAUVÉS DE LA PESTE


Crachant microbes à foison,

Tel un monstre d’apocalypse,

Parut la peste à l’horizon.

Au camp des animaux chaque bête s’éclipse,

On fuit, la panique est partout.

L’âne, seul courageux parmi la troupe veule,

Va droit au monstre noir et lui casse la gueule

Avec ses deux sabots détendus d’un seul coup !…

Sur l’instant on lui rend justice,

On le proclame le sauveur.

À peine venu le solstice,

Lorsque personne n’eut plus peur,

On trouva moins certain le bel exploit de l’âne.

Un singe, sa grattant le crâne,

Démontra qu’en fuyant il avait dérouté

L’hydre nauséabonde au moment de l’attaque.

Cette bête démoniaque

A tremblé, dit la paon, sitôt que j’ai chanté.

À ma vue elle fut pantoise,

Assura l’ours en son jargon ;

Je n’ai jamais craint le dragon :

Qu’il approche donc d’une toise !…

Puis chacun fut d’accord sur cet unique fait

Que le lion avait tout fait

Par son rugissement sonore.

Sire, dit le chacal, souffrez qu’on vous honore

Pour votre courage si grand :

Vous nous avez sauvés, je m’en porte garant.

Quant à l’âne, il est si modeste

Qu’il avait oublié la valeur de son geste.

Et pendant que tous ces capons

Faisaient assaut de glorioles,

Loin de leur vanité, sourd à tant de paroles

Ignorant son mérite, il mangeait des chardons.


Les vrais héros parlent peu de leur gloire,

Ils sont vite oubliés.

Quand leur valeur a forcé la victoire,

D’autres ramassent les lauriers.




Eugène Charles Vallet, dit « Le Sanglier »

 

vendredi 4 décembre 2020

4 décembre 2020 : un roman irlandais

 

Ce n’est pas devant toi que que je m’incline, je me prosterne devant la souffrance du monde.

(Fédor Dostoïevski, Les frères Karamazov, dans Michel del Castillo, Mon frère l’idiot, Fayard, 1995)


J’avais déjà lu il y a quelques années deux romans de Siobhan Dowd, qui m’avaient enthousiasmé par leur réalisme social. Une fois encore, cette grande romancière anglo-irlandaise m’a séduit par un roman d’une dureté, d’une âpreté inouïes : ce fut son premier roman. Mariée à un bibliothécaire, elle mourut prématurément.

Ici encore, on est en pleine réalité. Les êtres de papier qu’elle nous présente vivent intensément. Nous sommes dans l’Irlande rurale. Shell, l’héroïne, quinze ans, s’occupe de la maison, de son frère Jimmy et de sa petite sœur Trix, depuis le décès de leur mère. Le père a sombré dans la religiosité et alcoolisme. Il a cessé de travailler et mendie, fait la collecte pour la paroisse, mais garde une partie de l’argent pour sa consommation d’alcool et donne à Shell très peu d’argent pour assurer la survie de la famille. Shell s’efforce de garder son courage et le moral pour faire face. Il lui arrive de sécher le collège. La pauvreté, la faim, la saleté, les injonctions bigotes du père n’empêchent pas une certaine joie de vivre. Shell n’a qu’une seule amie de classe, Bridie, plus délurée qu'elle, mais elles se brouillent pour un garçon, Declan, qui passe de l’une à l’autre.

Tout va aller de mal en pis : le père est de plus en plus souvent absent, Shell tombe enceinte et dissimule sa grossesse. Il n’y a guère que la religion qui l’aide à tenir, et surtout le nouveau et jeune prêtre supplétif, le père Rose, pour qui elle a une véritable vénération. Shell gardes une innocence absolue, malgré les péripéties dramatiques dans lesquelles elle plonge. La description de la vie au village, avec ses petites mesquineries, la solitude effroyable de l’adolescente, qui heureusement, se sent soutenue par sa mère défunte (elle en a des visions), sont évoquées avec finesse et beaucoup de justesse, même si on se dit que trop, c’est trop : mais après tout, la misère est implacable, pourquoi la dissimuler ?

Ce qui étonne, c’est la publication de ce roman dans une collection jeunesse, Scripto. Peut-être parce que l’héroïne est une jeune fille de quinze ans. Après tout, on peut peut-être le lire dès treize ans, à condition d’être bon lecteur et surtout bonne lectrice, et peut-être que les parents l'aient lu aussi, pour pouvoir en discuter. Car certaines scènes sont atroces et d’un réalisme très dur, d’une crudité extraordinaire, et même pour des adultes, il faut s’accrocher. Mais c’est une œuvre superbe, quoique très noire. L’espoir demeure, il y a aussi des braves gens dans le village. Toutefois, le père Rose, effrayé des choses qu’il voit et pressent, moins endurci que le prêtre titulaire, finit par être sur le point de perdre la foi… C’est dire qu’on n’est certes pas dans le roman idéaliste. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître ! Déconseillé aux ennemis de la religion, car elle est omniprésente, on est en Irlande.