mercredi 8 février 2017

8 février 2017 : Mozart soigne-douleurs !


Avec de la tendresse et des câlineries,
de l’amabilité et des plaisanteries,
il est facile de conquérir le cœur
des bonnes filles.
(Mozart, L’enlèvement au sérail, 1782)

Je n’étais pas allé voir un opéra au Capitole de Toulouse depuis les années 70. Mais comme mes enfants et ma belle-sœur Anne voulaient m’offrir un opéra en direct pour mon anniversaire, j’avais choisi cet opéra, que je connais assez bien pour l’avoir écouté souvent et regardé en dvd. Avouons que le « direct » (pourquoi diable s’obstinent-ils à dire à la radio et à la télé le "lailleveu", alors que nous avons un mot français si simple !). J’y suis allé dans un état épouvantable, presque à ramasser à la petite cuillère, incapable de lever mon bras gauche, affligé d’une douleur atroce, surtout pendant la nuit. Mais je savais qu’il n’y avait rien comme Mozart pour me transporter pendant quelques heures ailleurs, et je savais donc que j’oublierai la douleur pendant trois heures, malgré l’inconfort de ces vieux théâtres.

un détail de l'affiche
 
Et, effectivement, l’enchantement s’est de nouveau produit. L’enlèvement au sérail (créé en 1782) est un "singspiel", c’est-à-dire un opéra chanté entrecoupé de scènes parlées (au siècle suivant, on dira un opéra comique, au XXème, une comédie musicale, si l'on veut, mais attention, il y faut des chanteurs de grande étoffe). Sélim, le pacha, pourtant un rôle important, est un rôle seulement parlé : c’est lui détient prisonniers Constance (dont il veut faire sa favorite, mais qui lui résiste : "Je ne tremblerais / que si je pouvais être infidèle"), Pedrillo et sa fiancée Blonde, les deux jeunes femmes étant enfermées dans le sérail, gardées par le terrible Osmin, qui surveille de près Pedrillo, devenu un des serviteurs du palais, qui mijote plan sur plan pour essayer de  faire évader les deux femmes, et lui avec. Voilà que survient Belmonte, le fiancé de Constance, parti sur les mers à sa recherche. Pedrillo parvient à le faire pénétrer dans le palais, en assurant au pacha qu’il est un architecte renommé en Europe. Comment les deux jeunes gens vont-ils réussir à déjouer la surveillance d’Osmin et des terribles janissaires ? C’est tout l’objet de cette turquerie, genre assez à la mode aux grands siècles (rappelons-nous Le bourgeois gentilhomme, de Molière et Lully).
L’argument vaut ce qu’il vaut, c’est souvent le point faible des opéras, jamais de ceux de Mozart, qui nous divertit par une musique divine apposée à une histoire en fin de compte assez contemporaine, si l’on pense à tous les enlèvements politiques que l’on connaît encore en ce début de siècle. Et surtout, comme souvent chez Mozart, on y explore l’amour et un de ses aspects, qui paraît ringard aujourd’hui : la fidélité. 

ma version discographique
La première fois que les quatre jeunes gens sont réunis, derrière la joie présente, les deux hommes ne peuvent manquer d’être assaillis par le doute à l’idée que leurs deux fiancées, enfermées dans le sérail, aient pu être soumises aux désirs du pacha ou de ses sbires. "Ne te fâche pas si, après les rumeurs / que j’ai entendues, j’ose / en tremblante et en frémissant / te demander si tu aimes le pacha", ose chanter Belmonte à sa soupirante qui n’en croit pas ses oreilles. Pedrillo, de son côté chante à Blonde : "Est-ce que Osmin, de fait, / comme on pourrait le croire / n’a pas usé de son droit de maître / pour l’exercer sur toi ?" S’ensuit une jolie scène chantée de dépit amoureux, où les deux belles chantent en chœur : "Que les hommes / doutent de notre honneur / et qu’ils nous regardent avec méfiance / nous ne pouvons pas le supporter !"
L’évasion est ratée. Pedrillo a bien fait boire Osmin (duo comique de "Vive Bacchus ! Vive celui qui a inventé le vin !"), les quatre sont menés aux pieds du pacha, qui pourrait exercer de dures représailles, surtout quand il apprend que Belmonte est le fils du gouverneur d’Oran, d’où il dut fuir, abandonnant son honneur et ses possessions. Mais, faisant un retour sur lui-même, et admiratif de la fidélité (la constance) de Constance, il pardonne : "C’est pour moi un plus grand plaisir de payer une injustice subie par une bonne action, que de répondre à la haine par la haine." Et tout finira bien, les quatre fiancés chantant ensemble en un superbe quatuor : "Rien n’est plus vil que la vengeance ; / être magnanime, humain et aimable, / et pardonner sans ressentiment, / voilà le propre des grandes âmes !"
Voilà, c’est tout simple, L’enlèvement au sérail est un hymne à la fidélité, au pardon et à la magnanimité. En notre temps de disgrâce de ces trois valeurs (pourtant nos hommes politique n'ont que ce mot : valeurs, à la bouche, ce qui leur permet de cacher leurs malversations sous des mots ronflants), ça fait du bien à entendre. Surtout que la mise en scène, l’orchestre, les chanteurs et acteurs étaient parfaits. Car Mozart ne supporte pas l’à-peu-près !

le billet d'entrée

Et, pendant trois heures (il y a eu deux entractes), je suis resté roi de mes douleurs !!! Vive Mozart, et qu’on continue à l’aimer et à le jouer ! 
Merci, Anne, de m'y avoir accompagné ! Et merci à Lucile et Mathieu d'avoir participé au financement !

vendredi 3 février 2017

3 février 2017 : "Moonlight" : un film magique


Je suppose qu’avant d’en venir à l’amour, on est saisi du pressentiment que viendra de ce côté-là l’essentielle souffrance de la vie et que l’on cherche, comme on peut, à s’en cacher, blotti en de frêles abris...
(Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie, Boréal, 2013)

À l’opposé de la fadeur de La la land, Moonlight, avec moins d'afféteries et plus de simplicité, est un film au sujet brûlant. On retrouve là le grand cinéma américain, dans lequel l’écriture cinématographique est au service d’un contenu profond. Par ailleurs, à l’image de son titre, le film rayonne de lumière, celle des âmes nues, qui contrebalance la noirceur de la violence sociale.

 
Le film est conçu en trois temps. 
1 : l’enfance. Dans ce quartier noir de Miami (à l’école, au collège, il n’y a que des noirs : la ségrégation raciale reste, semble-t-il, un fait), la violence est partout : Chiron, le jeune garçon de neuf ans, est élevé par une mère seule, accro à la drogue et qui se prostitue pour vivre ; garçon sensible et mutique, Chiron, surnommé Little, est brimé par ses camarades, car pas assez masculin. Un jour qu’il se réfugie dans un immeuble abandonné aux dealers et aux drogués, il est récupéré par Juan, un des caïds du coin, qui va le prendre sous son aile et devenir un père de substitution. Juan , qui vit avec la lumineuse Teresa, va arriver à le dégeler, lui apprendre à nager, et Chiron peu à peu, sort de sa carapace. Traité de "faggot" (tapette) à l"école, il demande à Juan ce que ce mot signifie, et Juan lui fait une réponse intelligente.
2 : l’adolescence. Quelques années plus tard, Chiron a quinze ans et continue à être brimé, parce que trop "différent". Il voit toujours Teresa (Juan est mort) dès qu’il a des difficultés, ou que sa mère a un client. Il n’a qu’un seul ami, Kevin, avec qui il peut s’épancher un peu, mais ce dernier est contraint par le groupe de collégiens à le battre. Et les autres achèvent en le rouant de coups ; la directrice le somme de porter plainte, il refuse. Mais le lendemain, Chiron se venge en cassant une chaise sur le dos du meneur de la bande. Arrêté par la police, il est envoyé dans un centre éducatif.
3 : l’âge adulte. Dix ans plus tard, Chiron, devenu un homme très costaud (il a fait de la musculation) vit désormais à Atlanta, où il imite Juan, en étant un des meneurs du trafic de drogue. Il vit dans une grande solitude. Sa mère est maintenant dans une maison de désintoxication et souffre de son absence. Chiron reçoit un coup de téléphone de Kevin, toujours à Miami, où il est devenu cuistot, après avoir fait de la prison. Sur un coup de tête, Chiron décide d’aller lui rendre visite.
Nous assistons donc dans ce récit d’apprentissage à l’éducation sentimentale d’un jeune garçon au visage triste que sa mère n’a pas su aimer. Pour se construire, l’enfant se fabrique une armure (le silence en fait partie), qu’il va épaissir peu à peu. Malgré l’aide bienveillante de Juan (très beau personnage, dont on regrette la disparition), l’amitié de Kevin (le seul garçon de son âge à lui parler), il va renforcer au fil des ans cette armure, ce regard fermé. C’est qu’il y a derrière tout ça la prise de conscience de son homosexualité, dès l’enfance, par le regard des autres, puis plus nettement à l’adolescence, par leur violence sociale. Et donc de la solitude profonde que ça va entraîner pour Chiron dans ce milieu populaire noir, où la virilité est magnifiée. D’où sans doute le besoin qu’il aura de se transformer en un super costaud, en archétype du mâle (derrière lequel on sent pourtant la fragilité du petit garçon qu’il n’a cessé d’être, l’acteur est ici prodigieux). Ce qui va lui permettre de remonter la pente, d’être capable de pardonner à sa mère et peut-être d’aimer.
La caméra est toujours à la hauteur des êtres humains (pas seulement de Chiron, mais de tous ceux qui l’entourent), attentive à déceler les failles, les silences, les faiblesses de chacun, à capter dans l’instant les sensations des personnages. À cet égard, la dernière scène reste inoubliable. Et je vous laisse la découvrir. Moonlight est un film tout en pudeur, en délicatesse, en retenue, en subtilité, léger même, malgré l’âpreté du sujet : comment devient-on un homme, et surtout comment être soi ?
L’originalité vient du fait que le réalisateur saisit trois moments de la vie de Chiron (donc joué par trois acteurs différents), et trois moments assez brefs. Dans chaque moment, il y a des instants-clés : pour l’enfant, la rencontre avec Juan et l’explication du mot faggot ("Un jour, tu devras choisir qui tu as envie d’être", lui dit Juan), ensuite la scène frémissante des deux adolescents sur la plage (où aidé par Kevin, plus déluré, Chiron choisit peut-être ce qu’il est), enfin, les belles scènes de la réconciliation avec la mère et des retrouvailles avec Kevin dans le troisième mouvement. Ainsi, on comprend l’évolution de Chiron, la résilience qui lui permet de survivre, de tromper le déni de soi et de se décider, enfin, à aimer.


lundi 30 janvier 2017

30 janvier 2017 : "La la land" ou le rendez-vous manqué


le bonheur, c’est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit qu’à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.
(Octave Mirbeau, La 628-E8, Fasquelle, 1907)

J’attendais beaucoup de ce film, La la land : la résurrection d’un genre que j’affectionne énormément, le musical américain. Le rendez-vous avec le genre sera pour une autre fois. Oh, le film ne démérite pas totalement. Il y a même deux belles scènes, celle du début, sur l’autoroute surchargée, le ballet des automobilistes immobilisés, et à la fin, la scène onirique du ballet "parisien" sur fond de toiles peintes (hommage à Vincente Minnelli et à Tous en scène et Un Américain à Paris, aussi bien qu’à Jacques Demy et aux Demoiselles de Rochefort). Entre les deux, je me suis copieusement barbé, j’ai bâillé x fois à me décrocher la mâchoire. La faute à quoi ?

D’abord un scénario assez faible, ensuite des personnages trop peu caractérisés pour qu’on s’y intéresse, une action assez mollassonne, des chansons trop rares (et qu’on ne retient pas) et des parties dansées globalement insuffisantes. Il ne suffit pas de faire bouger la caméra pour donner l’illusion de la danse. Il faut aussi un chorégraphe derrière. Et puis, les deux acteurs principaux sont très peu charismatiques : c’est simple, Emma Stone a un air de Marion Cotillard, qui n’a jamais brillé par son charisme, et Ryan Gosling se demande parfois ce qu’il fait là, surtout quand il chante. Et, comble de disgrâce pour une comédie musicale, l’histoire d’amour finit en eau de boudin.
Il ne suffit pas de faire allusion à James Dean (les héros vont au cinéma voir La fureur de vivre) pour que ça donne aux deux acteurs l’aura (qu'avaient James Dean et Natalie Wood dans ce film) nécessaire à faire vivre leur histoire dans La la land. On retiendra tout de même la mise en espace des scènes de cabaret et l’hommage au jazz. Dommage, j’aurais bien aimé dire du bien de ce film qui a un succès phénoménal. Mais on sait que les Français, qui n’ont jamais aimé les chefs-d’œuvre du "musical" américain au moment de leur sortie (peut-être tout simplement à cause des sous-titres à lire), ont commencé à faire un triomphe à certains films musicaux à partir de West side story, qui en fut le chant du cygne, et ont exulté devant La fièvre du samedi soir ou Flashdance, qui en signaient l’arrêt de mort sur le plan esthétique.
La faute incombe ici à une musique trop peu entraînante, à l’absence de chansons que l’on a plaisir à fredonner, à la carence de la chorégraphie, au manque de gaieté, d’émotion, et surtout de goût du bonheur, tous ingrédients indispensables dans le genre si l’on songe aux réussites que furent Chantons sous la pluie, Un jour à New York ou Brigadoon ? Je ne sais pas : j’attendrai cependant avec impatience le prochain film de Damien Chazelle, en lui souhaitant d’avoir un scénario plus consistant, et de faire appel à des chorégraphes confirmés et inventifs, à des acteurs et chanteurs plus envoûtants et porteurs de la grâce indispensable dans le genre.