lundi 13 février 2023

13 février 2023 : in memoriam, Michel Ibanez et les Amis de l'Utopia


Les morts parlent aux vivants. Même aux sourds. Et ils aiment pas qu’on les pleure, qu’on se souvienne par devoir, ou qu’on se lamente pour eux. Les morts pensent aux vivants. Et veulent qu’on en fasse autant. Qu’on parle tout ce que, eux les sans-bouche, savent maintenant, et qu’ils ne peuvent plus dire.

(Quentin Lamotta, Le crabaudeur, Dire, 1999)

Les Amis de l’Utopia de Bordeaux sont en deuil : Michel Ibanez, fondateur et président de l’association depuis 2017 n’est plus. Après un combat acharné contre la récidive de la maladie qui le rongeait, il s’est éteint le jeudi 9 janvier 2023 au matin.

Je l’avais vu le samedi 4 à l’Hôpital Saint-André. Il était très affaibli, mais pouvait encore parler. Je l’ai revu le mercredi 8 dans l’après-midi. Il était alors inconscient, mais j’ai pu lui prendre la main et lui dire quelques mots de réconfort, et notamment lui dire que les actions de l’association qu’il avait initiées allaient se poursuivre.

 

Je dois dire que je ne le connaissais pas avant la fin de l’année 2016 quand il fit paraître à l’Utopia une feuille invitant ceux et celles qui voulaient bien se joindre à lui à se réunir pour fonder une association. J’étais un des premiers à m’inscrire sur la liste. Car, bien entendu, j’étais un des piliers de ce cinéma, où j’allais trois ou quatre fois par semaine voir des films récents ou des reprises de films anciens jamais ou déjà vus.

                                    

                            Pour se ressourcer, il allait au Cap Ferret, mais n'oubliait l'Utopia
  

Dès le début l’Association eut un certain succès, car les cinéphiles se retrouvaient volontiers aux animations produites l’Utopîa : des réalisateurs, des acteurs, hommes et femmes du cinéma étaient volontiers accueillis et c’était toujours une fête de les rencontrer. Michel eut l’idée de créer, avec la direction de l’Utopia, un prix du cinéma pour couronner un premier film d’un ou d’une cinéaste ou français.e. C’est ainsi que nous participâmes depuis 2017 au Prix Découverte qui couronna entre autres films Petit paysan, L’amour flou, Josef, et tout récemment, Le sixième enfant.

                                                                    le Prix découverte 2023


Puis notre association anima des ciné-discussions après visionnement d’un film. Récemment, après le covid, Michel Ibanez impulsa ce qu’il appela les Cinéssentiels : des rencontres conviviales avec des groupes de spectateurs n’ayant pas l’habitude venir au cinéma. Les Amis de l’Utopia paient les places de cinéma puis animent une discussion après vision du film, assortie d'un goûter. Ainsi ces groupes non seulement viennent au cinéma, mais du lien est créé entre ces spectateurs et les membres de l’association qui animent ces réunions-goûters et les discussions. Pour cela, l’association Les Amis de l’Utopia est subventionnée, et reconnue d’intérêt général ; à ce titre, elle peut recevoir des dons déductibles pour les impôts. 

 

     
 à l'occasion,  il pouvait être artiste, comme en témoigne ce collage fait de tickets de cinéma

Depuis peu, un jeune adhérent anime les lundis cinéphiles, autour de grands classiques du cinéma. Enfin, des liens ont été noués avec une association culturelle voisine, Les Amis de la Machine à lire, librairie avec qui nous essayons d’analyser les rapports entre cinéma et littérature. Ainsi, une rencontre a eu lieu au mois de décembre autour d’un film d’Annie Ernaux, notre récente prix Nobel de littérature.

Michel, tu as bien mérité du cinéma et de l’amitié. Nous te porterons longtemps dans notre cœur et notre affection. Tu as su lancer des pistes et l’Association des Amis de l’Utopia Bordeaux devrait continuer, car tu as su nous insuffler de la force, de l’amitié et de la persévérance. Un grand merci du fond de notre âme !

 

dimanche 12 février 2023

12 février 2023 : le poème du mois : Jean-Michel Maulpoix

c’est grave que nos médecins s’occupent que de la mécanique des corps, nos scientifiques que de la mécanique de la matière, nos philosophes que de la mécanique de leur logique, nos économistes que de la mécanique des sous et nos politiques que de la mécanique des économistes.

(Quentin Lamotta, Le crabaudeur, Dire, 1999)



Heureusement qu’il y a les poètes pour s’occuper d’autres choses que de la "mécanique des corps, de la mécanique de la matière, de la mécanique de leur logique, de la mécanique des sous et de la mécanique des économistes". Que le vie serait triste si on ne parlait que des corps et jamais de l’âme, que de la logique et jamais de l’imagination, que de la matière et jamais des rêves, que de l’argent et jamais de l'humanité, que des économistes et jamais des solidaires...

Je viens de lire un volume de Jean-Michel Maulpoix, Rue des fleurs, qui vient d’obtenir le Prix Goncourt de la poésie, eh oui, ça existe, ça n’attire pas de gros tirages, ni beaucoup de lecteurs. M’enfin, on parle un peu de poésie et ça fait du bien, ça me fait du bien, ça nous fait du bien ! En voici un poème qui m’a bien plu !


Florilège


Rue des fleurs

L’adresse a du charme…

J’en imagine tant d’autres du même genre

Dans des villes qui n’existent pas


Rue des rêveurs, des déserteurs

Rue des anciens sommeils et des rideaux tires

Rue où ne pleure jamais la pluie

Rue où le ciel affleure

Rue des oiseaux jaseurs

Rue des justes rumeurs

Rue des oiseaux qui chantent

Rue des enfants qui chantent

Rue où l’on n’entend pas crier

Rue des paroles données et des promesses tenues

Rue des gestes paisibles et des petits bonheurs

Rue où se disent des mots d’amour


N’est-ce pas le sens désirable de notre vie

Qui vient se loger dans des panneaux bleus

Cloués sur les maisons à l’entrée des rues ?


Calle de las Flores

Blumenstrasse

Flowerstreet

Strada dei Fiori

Rue des Fleurs

………………

Continuez la liste

La rue des fleurs

Fait le tour du monde



Jean-Michel Maulpoix,

Rue des fleurs,

Mercure de France 2022,



jeudi 2 février 2023

2 février 2023 : la pédocriminalité, des êtres abjects

 

Terrible sentiment d’abandon. Quand même je serrerais contre moi tous les êtres du monde, je ne serais défendu contre rien.

(Albert Camus, Journaux de voyage : Ètats-Unis, mars à mai 1946, Gallimard, 1978)


Je vous propose aujourd’hui deux de mes dernières lectures sur un sujet brûlant : la pédophilie, euphémisme, en fait c'est-à-dire la pédocriminalité !!! Les deux livres sont clairs sur le sujet !

  La pédophilie est en arrière-plan dans Tu sais qui, de Jakub Szamałek, le premier polar polonais que je lis. Buczek est un animateur de la télévision polonaise, notamment d’une émission destinée aux enfants, où il apparaît sous le nom de Monsieur Pistache. Un jour, il est victime d’un tragique accident de voiture. Julita Wójcicka travaille pour le site web MEGANEWS.PL, un magazine people : son rôle est d’écrire des textes brefs, mais suffisamment percutants et scandaleux pour que le public ciblé clique et que la publicité afflue. Ce n’est pas tout à fait ce qu’elle espérait à la sortie de son école de journalisme. Or, son texte sur la mort de Buczek et les réactions qu’il engendre la font douter du fait qu’il s’agirait d’un simple accident. Elle commence à enquêter, et c’est le commencement de ses ennuisSon ordinateur et son smartphone sont victimes d’un hacker qui lance sur le web des photos compromettantes, à la suite de quoi elle est virée du magazine web. Puis elle est à son tour menacée, et priée de suspendre son enquête. Tenace, elle continue et fait connaissance d’un jeune expert en informatique, d’origine vietnamienne, qui va l’aider sur ce plan-là. Ce qui n’empêche pas Julita de faire l’objet d’une tentative de meurtre : une voiture lui fonce dessus…

Je n’en dis pas plus sur cet excellent thriller polonais, très rythmé et plein de rebondissements. On en sort effrayé par les pouvoirs du numérique et les failles de nos ordinateurs, dans lesquels des hackers peuvent pénétrer notre vie privée. On finit même par avoir peur de son smartphone, de sa voiture trop connectée, des liens qu’on trouve dans nos mails : gare aux malwares, ces virus informatiques qui peuvent nous pourrir la vie. En sortant de cette lecture, on ne regarde plus son PC du même œil, ni même son smartphone. On apprend plein de choses sur la sécurité informatique, on plonge dans les faces sombres du net (darknet) qui permet aux malintentionnés de se livrer aux pires perversions, la pédophilie par exemple. Mais le jargon technique est bien intégré dans l’intrigue. Un conseil : comme dans les romans russes, se faire une liste des personnages pour ne pas s’y perdre, car les noms polonais ne sont pas toujours faciles à retenir. À la fin, on ne sait pas tout, mais c’est annoncé comme le premier volume d’une trilogie.

Dans Les Longueurs, Claire Castillon nous conte le calvaire de Lili, victime depuis l’âge huit ans, des abus d’un ami de sa mère, qui devient quasiment son beau-père. Sous couvert de l’emmener à son cours d’escalade qu’il encadre, Mondjo (surnom de Georges) profite de l’innocence de Lili. Ce n’est qu’à quinze ans qu’elle commence à comprendre que la situation est anormale et qu’elle ose se confier à une amie. Comment la mère qui a bien perçu le mal-être de sa fille de quinze ans ("Tu es fermée comme une outre, me dit maman. Toute floue, Lili. Et puis fuyante. Il se passe quelque chose, dis-moi. On t'a fait un sale coup ? Je peux t'aider ?") peut-elle imaginer qu’elle est depuis longtemps la victime de cet ami ? Ce roman donne des sueurs froides : il alterne scènes actuelles et retours en arrière (tout cela raconté par Lili, âgée de 8, 10, 12 ans, etc. avec ses mots d'enfant) qui montrent ce que la naïveté de l’enfant ne lui permet pas de nommer ; ça fait froid dans le dos, tant les angoisses plongent Lili dans un gouffre sans fond. Il faut qu’elle parle, mais n’y parvient pas.

L’auteure montre avec délicatesse comment s’installe l'emprise d’un adulte pour profiter des faiblesses d’une petite fille : elle a huit ans quand ça commence ! L’absence du père de Lili, parti aux USA et remarié, y est pour beaucoup. Car l’enfant Lili trouve en Mondjo un ami qui approuve, un confident affectueux, un entraîneur sportif complaisant, presqu'un second père. Il lui fait jurer le secret et la gamine n’est pas en mesure de comprendre quand Mondjo commence à se livrer à des abus sur elle. Il lui fait croire qu'ils sont amoureux, qu’ils vont se marier, que c'est normal, pour un enfant qu’un supérieur (un adulte) lui indique la vérité sur l'amour corporel, mais que c’est leur secret à tous les deux. Ce n’est que plus tard, que son inconscient pressent que ce n’est peut-être pas normal et qu’elle est une victime. Elle n’est pas la seule : dans sa postface, l’auteure rapporte qu’en France, une jeune fille sur cinq subit une agression sexuelle et 165.000 enfants chaque année. C’est un roman paru dans une collection pour ados, et je pense qu’il faut accompagner un ou une ado dans ce genre de lecture. Mais bien des adultes pourraient le lire, malgré le malaise et la colère que cette lecture procure. Il y a de fortes probabilités que chacun de nous ait connu et croisé au moins une de ces victimes et un de ces prédateurs.

Décidément, avec ces deux romans, l’abus sexuel commence à pénétrer dans la littérature policière et dans les livres pour la jeunesse. Tant mieux !