Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 21 août 2016

21 août 2016 : "Vendange", de Miguel Torga


Son fils ne comprenait rien à la vie. Il pensait que l'argent tombait du ciel, et qu'on réussissait dans la loyauté et la délicatesse !
(Miguel Torga, Vendange, trad. Claire Cayron, J. Corti, 1999)


Encore un roman formidable, et qui ne date pas d'aujourd'hui ! Publié au Portugal en 1945, il a été traduit, excellemment, par Claire Cayron, et publié en français en 1999. Miguel Torga est un auteur que j'apprécie depuis longtemps, j'avais lu plusieurs de ses recueils de nouvelles, une anthologie de ses poèmes, mais n'avais pas encore attaqué ses romans : Vendange est une réussite totale. Un roman naturaliste, régionaliste (mais on sait bien que c'est souvent là que gît l'universalisme), aussi bien que sociologique, symbolique et quasiment mythologique. L'auteur s'empare ici d'une région précise, celle des vignobles du Douro qui produisent les vins de Porto, et en dresse un portrait fascinant, aussi bien qu'il trace la condition humaine de son temps.


Vendange nous entraîne sur les pas des villageois de la Montagne qui descendent une fois par an dans les vignobles du Douro pour les vendanges. Les paysans de Penaguião quittent donc leur village, c'est-à-dire la nature primitive et rude, leur vie difficile, pour tenter de gagner un peu d'argent dans la quinta de La Cavadinha. Ils sont une quarantaine, "hommes, femmes et enfants", qui tentent l'aventure, engagés par Seara, le contremaître de la quinta, dont le patron, le senhor Lopes, est un homme dur qui, ancien ouvrier, s'est fait lui-même et enrichi par des moyens douteux : "Le peuple, fallait le mener à la trique. Pas de palabres, de discussions, d’explications. Du temps perdu. Sur ce point, son expérience lui avait donné d’inébranlables certitudes. Les hommes n’étaient pas égaux. Les uns naissaient pour s’élever et commander ; les autres pour rester où ils étaient et obéir", dit-il.
Le voyage dure deux jours, et entraîne les villageois dans une sorte de nomadisme accepté par l'attrait du vin qui, par ailleurs, réveille les sens : ils vont vers la "fête païenne de la cueillette des grappes", dont le culte bacchique est encore vif, dans la gaieté, les chants et le soleil. À ce titre, le foulage du raisin est admirablement montré : "Bientôt, caleçons retroussés, les hommes foulaient le raisin, en un mouvement qui avait quelque chose du coït, d’une chaude et sensuelle défloration. Dorés, noirs, violets, jaunes et bleus, les grains étaient des clins d’œil lascifs sur un lit d’amour. Comme des phallus gigantesques, les jambes des fouleurs déchiraient virilement et tendrement la virginité humide et féminine des grappes. Au début, la peau blanche des cuisses, tiède et lisse, laissait couler les éclaboussures de moût sans se colorer. Puis elle prenait la couleur violette, de plus en plus foncée, des différents cépages, du moreto, du sousão, de la tinta carvalha, de la touriga et du bastardo". Cette tâche pénible, car accomplie le soir, après la cueillette et le portage, qui sont déjà très durs, symbolise en effet la défloration, la sensualité : "Puis, les coups allaient plus profond, déchiraient davantage, écrasaient avec une sensualité redoublée ; alors le moût s’ensanglantait et se couvrait d’une légère écume de volupté. En surface, l’effleurant comme des talismans, se promenaient alors les gros et vrais sexes des fouleurs, au repos mais vivants dans les caleçons de toile". Aussi, n'est-il pas étonnant que de jeunes amoureux, malgré leur fatigue, arrivent à s'extraire de la cohabitation dans la cabane où les montagnards sont parqués chaque nuit, pour s'accoupler dans les vignes.
Cependant, tous les hommes ne profitent pas de la vigne de façon identique. Vendange est donc aussi un récit engagé qui reflète les inégalités sociales et décrit férocement la servitude des villageois, à peine nourris pour ne pas perdre leur force de travail. Le fils de Lopes, Alberto, refuse le jeu social. Il a la conscience de l'histoire, tout en étant incapable d'agir pour sortir de la contradiction sociale : "La connaissance tue l’action, parce que l’action exige qu’on se voile dans l’illusion". Alors que Lopes espérait le voir épouser la fille de l'aristocratique senhor Ângelo, de la quinta voisine, qui est en grande difficulté économique et au bord de la ruine, Alberto n'en fera rien. On assiste avec les scènes qui se passent chez les grands propriétaires, à une sorte de comédie humaine que n'auraient pas renié Balzac ou Zola. La réalité sociale apparaît dans toute sa crudité (un ouvrier agricole a la main broyée par le pressoir et doit être amputé, mais quand il revient de l'hôpital, il est chassé comme un vaurien par Lopes), par la confrontation entre les parvenus, nouveaux riches, et les anciennes familles, et on assiste à la naissance timide d'une conscience de classe chez certains des travailleurs : Julia Chona, par exemple, ne s’est pas laissé séduire par le mirage des vendanges, et avait préféré rester à Penaguiao, refusant de plier l’échine.
Le romancier portugais est mort en 1995. Les faits se passent vraisemblablement dans les années 30, sur arrière-fond de crise économique, de mévente du porto. "Tout en bas, la pauvreté piétinée et affamée ; au milieu, dans une quelconque Cavadinha, les Lopes qui s'étaient élevés avec le temps, obscènes d'impatience et d'insensibilité ; en haut, l'élite dont il faisait partie, jouissant des derniers privilèges hérités. Irréconciliables, les trois mondes se haïssaient et se combattaient. Celui d'en bas avait la raison du nombre et l'arme puissante du travail ; celui du milieu, plastique et tentaculaire, traçait son chemin à coup d'audace et de ténacité ; celui d'en haut brandissait les armes immaculées de la culture et du goût, en se prévalant de la légitimité de privilèges ancestraux". Les choses ont-elles beaucoup changé depuis ? 
Un très grand roman, auprès duquel la plupart des nouveautés me tombent des mains.
 

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