Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 15 novembre 2009

15 novembre 2009 : un OFNI : L’encerclement - La démocratie dans les rets du néolibéralisme

 
À une époque où les milliards de dollars volent en tous sens, guidés par la seule loi du profit, la cupidité est en train d’asseoir son hégémonie mondiale.
(Henning Mankell, Le cerveau de Kennedy)

Nous étions peu nombreux ce samedi à regarder ce documentaire de Richard Brouillette, cinéaste québécois engagé, qui a mis une dizaine d'années à réaliser ce démontage de la «pensée unique» occidentale, celle du néo-libéralisme triomphant actuel. Attention, ce n'est pas un film commode, il faut s'accrocher, on peut être rebuté par l'austérité d'un projet destiné à la réflexion : il s'agit d'une série d'interviews de personnalités néo-libérales et de leurs détracteurs filmés en gros plans fixes (avec de légers zooms) et qui parlent face à la caméra, entrelardées de textes explicatifs (style cartons des films muets) et de documents d'archives, le tout en noir et blanc (très beau d'ailleurs, bravo au chef op), et bien entendu, ça ne pourra attirer que des dingues dans mon genre, qui veulent savoir comment, à partir des années 75-80, le monde s'est mis à tourner à l'envers.
Qu'entend dire et montrer ici Richard Brouillette ? Que le système de pensée contemporain qui semble bien avoir vaincu tous les autres (et dans lequel on baigne via les médias et les hommes politiques) exerce un contrôle de nos esprits, un véritable lavage de cerveau, et un conformisme qui semble insurmontable. Au fond, le néo-libéralisme est une véritable religion, celle du veau d'or qu'est le marché libre. Et ses tenants, dont trois ou quatre d'entre eux sont interviewés et tentent de nous faire croire que c'est tout bon, ne nous laissent aucune illusion : sous couvert d'un prétendu développement de la liberté individuelle (j'ai découvert un nouveau néologisme, le libertarianisme, qui prône la disparition de l'état au profit d'une coopération volontaire entre les individus, mais rien à voir avec l'anarchisme), se cache la plus parfaite conspiration (je sais, ce mot fait encore peur aujourd'hui, il alimente les rumeurs, mais comment en trouver un autre ?) contre le mutualisme, la solidarité, le droit des peuples, les services publics de santé et d'éducation, enfin tout ce qui nous faisait un peu croire au progrès.



Et tout cela arrive de manière insidieuse. On nous fait croire qu'on ne peut pas faire autrement, la radio, la télévision et les journaux nous le serinent à tout bout de champ, les hommes politiques enfoncent le clou (et malheureusement ceux de la gauche aussi quand ils sont au gouvernement). Et la démocratie peu à peu s'est laissée piégée. Et nous avec. Heureusement, les détracteurs de cette pensée unique sont eux aussi abondamment interviewés : on y voit des gens connus : Ignacio Ramonet (du Monde diplomatique), les Américains Noam Chomsky et Susan George (qui parle un français impeccable), le Québécois Normand Baillargeon (auteur d'un Petit cours d'autodéfense intellectuelle), Omar Aktouf (mon préféré peut-être par sa clarté, d'origine algérienne, ce Québécois décortique avec finesse les méfaits de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international, et démontre comment ils ont acculé les pays du Tiers Monde à la servitude et à l'appauvrissement), Oncle Bernard (de Charlie Hebdo), Michel Chossudovsky (voir La Grande Dépression du 21ème siècle : l’effondrement de l'économie réelle sur http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=11061), et nous rassurent. Oui, il y a encore des résistances. Et pas seulement celle des «autonomes» !
2 h 40 peuvent paraître longues parfois dans un film de fiction. Ici, non seulement je n'ai jamais baillé, mais au contraire, plus le film avançait, plus j'étais intéressé, aussi bien par les cartons explicatifs que par les choses dites. C'est vrai qu'il faut se concentrer, mais le film est fait pour ça. Pour nous éclairer, pour ajouter une petite lueur sur notre monde sombre. Et même plus qu'une lueur, ce beau documentaire doit nous inciter à résister, à ne pas nous laisser gangrener par le veau d'or («un dieu qui marche devant nous», est-il écrit dans Exode, 32,23) et la spéculation qui tourne autour, par la soi-disant nécessité de la liberté des marchés qui en fait écrase les pays du sud et les nombreux nouveaux pauvres des pays du nord, à refuser cet individualisme libéral qui fait fi de tout élan de solidarité. On peut dire aussi que le film dénonce la défaite de la pensée (cf le fameux «humanisme militaire» pour justifier nos guerres agressives en Irak, Afghanistan et autres) devant le diktat de la mondialisation et de la globalisation.
Non, le monde ne se divise pas en productifs et en profiteurs (ou alors, ce ne sont pas ceux qu'on croit, je ne vois pas en quoi les spéculateurs sont des productifs, ni en quoi les ouvriers seraient des profiteurs parce qu'ils bénéficient de la sécurité sociale et des assurances-chômage), non, le capitalisme n'a pas dépollué l'environnement (ah ! ces explications vaseuses sur la pollution des rivières qui serait moindre si l'on avait privatisé les rivières, car leurs propriétaires auraient refusé la pollution !!!), non, la démocratie n'est pas la tyrannie et la coercition pour les libres entrepreneurs, non, les humains ne sont pas un capital (le fameux «capital humain» dont le coût en formation par exemple doit s'évaluer comme investissement devant donner lieu à une plus-value, et donc la formation doit produire des gens non pas instruits et capables de réfléchir, mais employables) comme le prétendent les néolibéraux... Je n'ai pas pu en une seule vision, forcément rapide, tout retenir, mais quelle force, quelle intelligence dans la présentation, quelle simplicité aussi. Aucun chichi, pas de ces effets spéciaux qui rendent la moitié des fictions actuelles inregardables. C'est austère comme un film de Dreyer, simple comme un film de Chaplin, beau comme un film de Keaton, intelligent comme un film de Bergman.
L’encerclement - La démocratie dans les rets du néolibéralisme est pour l'instant inédit en France. Cette avant-première était donc fabuleuse : vive le Festival OFNI (Objets Filmiques Non Identifiés ?) de Poitiers ! Il devrait sortir sur les écrans (mais je n'ai pas d'illusions, il y aura peu de copies) en février prochain, et il va paraître bientôt en DVD chez Les films du paradoxe. Nul doute que je l'achèterai, car sa densité est telle qu'il faudrait pouvoir faire de fréquents arrêts sur image (ce qui est impossible au cinéma), à moins qu'un livre du film ne soit publié, ce qui serait encore mieux.
Ne le manquez pas à sa sortie, il faut lui assurer du succès !

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