lundi 14 novembre 2011

14 novembre 2011 : un voyage au bout de nos nuits



Nous naissons sans savoir parler et nous mourons sans avoir su dire. Notre vie s'écoule entre le silence de celui qui se tait et le silence de celui qui n'a pas été compris, et autour de cela, comme une abeille autour d'un endroit sans fleur, plane un destin inconnu et inutile.

(Fernando Pessoa, Dans le jardin d'Épictète, in Contes, fables et autres fictions)







Hou là là, ça me fait du bien de sortir des cartons et de parler d'autre chose que du déménagement. Ce sera mon dernier déménagement ; sans doute, il me restera encore à aller au cimetière, mais celui-là, de déménagement, les autres, les survivants, s'en occuperont. Quand j'y pense, depuis que j'ai commencé à travailler, j'ai occupé une quantité impressionnante de logements : à Marmande d'abord, en 1968, puis à Agen, en 1969, en tant que maître-auxiliaire dans l'enseignement public, à Paris ensuite, de 1969 à 1970, lors de mon année à l'École nationale supérieure des bibliothèques (comme j'étais rémunéré, je considère ce temps comme un temps de travail, bien que ce fût encore des études), à Tours, pendant mon stage à la Bibliothèque municipale, à Angers, pour mon premier poste de conservateur (deux logements successifs), à Auch, pour mon deuxième poste (deux logements successifs, puis un troisième une fois marié), à Basse-Terre, en Guadeloupe, à Amiens (deux logements successifs) ; à Poitiers enfin : trois logements. Ce qui fait quinze logements, et autant de changements de vie. Pas mal, non ! Quand je pense qu'il y a des gens qui ne bougent jamais ! Mais enfin, j'arrêterai avec ce seizième et dernier appartement, un retour sur mon lieu de naissance, un retour aux sources.

Comme on le sait, je nomadise volontiers. Bordeaux ne sera que mon port d'attache où je ferai des escales plus ou moins longues. J'ai calculé que j'ai à peine dormi neuf mois dans l'appartement que j'occupe actuellement depuis dix-neuf mois, j'ai donc passé plus de la moitié de mon temps en vadrouille. Je pensais à ça en voyant ce film turc, extrêmement étrange, intitulé Il était une fois en Anatolie (sans doute un clin d’œil aux titres des films de Sergio Leone, auxquels il peut s'apparenter par sa lenteur majestueuse, l'écran large et l'utilisation du paysage, mais bien sûr ça n'a rien à voir !). C'est aussi un voyage au bout de la nuit, pour reprendre le titre du roman de Céline. En tout cas, je l'ai vécu tel quel, et comme un voyage au bout de ma nuit (en tout cas de ma nuit intérieure)...

C'est l'étrange histoire d'un groupe de personnes qui se déplacent pendant toute une nuit à la recherche du lieu où un assassin aurait enterré sa victime : il y a trois véhicules, celui du commissaire de police, où se trouvent le délinquant, menotté, et le médecin qui devra faire l'autopsie, celui du procureur et un 4/4 de l'armée, avec des militaires armés de pelles pour l'exhumation. Fait-il exprès de tromper les policiers, le meurtrier affirme que ce serait près d'une fontaine, avec pas loin dans un champ un arbre rond (?) ; mais il avait bu ce soir-là, et ne se souvient pas très bien de l'endroit exact. Et d'ailleurs, de nuit, toutes les fontaines se ressemblent, sur ces petites routes des steppes collineuses d'Anatolie, qui sont parfois des chemins. Le convoi donc s'arrête, fait une recherche, puis, devant les dénégations du meurtrier, repart pour chercher ailleurs. Et ça pourrait continuer longtemps. On est dans la voiture du commissaire, et pour tuer le silence, on cause. Le commissaire rappelle au médecin qu'il a besoin d'une ordonnance pour son fils, semble-t-il, handicapé. Le chauffeur raconte qu'il a trouvé du yaourt de buffle dans une boutique près du commissariat. On se moque du procureur qui occasionne un nouvel arrêt, pour aller pisser (la prostate?). Le meurtrier, lui, reste opaque, on ne saura rien de lui, ni pourquoi il a tué. Le commissaire finit par s'énerver, et même par brutaliser l'individu. Le procureur, qui a faim, demande au commissaire de téléphoner au maire du prochain village pour casser la croûte : c'est l'occasion d'admirer l'hospitalité turque (je repense au beau livre de voyage de Bernard Ollivier, Longue marche) et aussi de découvrir les problèmes du milieu rural (soudain, panne d'électricité). On repart et enfin, à l'aube, on découvre le lieu du crime. Bien entendu, les policiers ont oublié de prendre une housse mortuaire (et l'ambulance commandée était en panne !), il faut envelopper le cadavre dans une couverture, et il est trop grand pour le coffre des voitures !!! Le procureur attrape le fou-rire en découvrant sur le visage du cadavre une moustache à la Clark Gable, analogue à la sienne... Là encore, Thierry Metz nous dit : "C'est un homme assis qui rit tout seul pour combler une douleur".

Je ne raconte pas la suite, c'est un film contemplatif ("Il y a quelque chose d'incertain. D'indicible. Qui ne s'éteint jamais", comme écrit Thierry Metz dans un poème de ses Lettres à la bien-aimée), un road movie, si on veut, mais un peu spécial : il ne se passe rien, sinon dans les âmes. Dans les paysages les personnages sont perdus, la plupart du temps filmés de loin (ah ! ça nous change des films formatés pour la télévision, constitués essentiellement de gros plans ; ici, les quelques gros plans sont signifiants, on est vraiment au cinéma). Ce que je dirai, c'est que cette randonnée au fil de la nuit (c'est long, une nuit quand on ne dort pas : "tu es là / pour une heure / ou pour l'éternité / qu'importe", ai-je trouvé dans le beau recueil de poèmes de Roselyne Ligné, Cela, que m'a offert Odile Caradec) entraîne la découverte des individus, et notamment une vraie rencontre entre le médecin (on sent que chez cet homme actif mais aussi bien contemplatif, et habitué à sonder la souffrance, il y a une fêlure et que les rêveries occupent chez lui une place importante) et le procureur qui se confie dans la nuit, et lui raconte l'étrange histoire d'une amie qui est morte à la date qu'elle avait annoncée plusieurs mois auparavant (on se demande si l'amie en question n'était pas sa femme !). Il n'y a pas eu d'autopsie, au grand étonnement du médecin, qui a sa petite explication sur ce cas exceptionnel (mais est-il si sûr de ce qu'il dit ? La rationalité n'explique pas tout).

Au milieu du film, la très belle scène du repas chez le maire est illuminée, pendant la panne d'électricité, par la présence de la plus jeune fille du maire venue apporter les lampes (on pense au clair-obscur d'un Rembrandt) : un moment de grâce de plus dans ce film étonnant qui nous fait aller au fond des âmes, comme chez Dostoïevski, à qui j'ai pensé plus d'une fois. On n'est pas loin de Crime et châtiment. D'ailleurs, l'inculpé finit par nous paraître presque humain, et en le voyant devant la foule déchaînée à la fin du film, j'ai pensé à la parole de Hannah Arendt, dans Condition de l'homme moderne : "Le pardon libère des conséquences de l'acte à la fois celui qui pardonne et celui qui est pardonné". Et le crime oblige les individus présents à se questionner sur leur propre vie : les nombreuses digressions que sont les dialogues et conversations (on pense parfois au théâtre de l'absurde, il y a une sorte d'humour noir, et j'avoue que j'ai ri à plusieurs reprises) nous font sortir du cadre strict d'un fait divers et de la procédure policière, judiciaire et médicale. Au bout de la nuit, ces hommes ne seront plus les mêmes : ils découvrent comme le poète que "Seul contre son âme un homme ne pèse pas lourd".

mardi 8 novembre 2011

8 novembre 2011 : le don de soi



Qu'avait-il fait d'utile aujourd'hui ? Selon le maître d'école de Max, telle était la question que les enfants devaient se poser au crépuscule. Qui ai-je aidé ? Quels objets ai-je nettoyés ou fait briller, ou réparés, ou perfectionnés ? Quelle main, et de quel adulte, ai-je embrassée ? Quel voisin ai-je salué avec le sourire ? Quelle petite vieille ai-je aidée à traverser la rue ? Quelle échine de chat, ronronnant, ai-je caressée ?

(Moacyr Scliar, Max et les fauves)





Je n'ai guère le temps de dérouler mon blog, pris par les préparatifs du déménagement (cartons, tri à effectuer, c'est fou ce qu'on entasse, surtout des livres dans mon cas, ils auront fait des heureux, ceux que je n'ai pas gardés, portage du surplus à Emmaüs ou à la déchetterie), par les travaux de l'appartement de Bordeaux, auxquels je coopère (au moins je m'y sentirai vraiment chez moi, en repensant à la fatigue physique que ça m'aura occasionné), et par les visites que je fais régulièrement à mes vieux amis ou à P., maintenant de nouveau hospitalisée. C'est simple, je crois que je pourrai difficilement trouver du temps pour faire mes adieux à Poitiers, peut-être lors de mon retour après le déménagement, au moment de nettoyer l'appartement et de rendre les clés. Toutefois, j'ai des choses qui me trottent dans la tête. Je suis hanté par le thème du don, du partage, de l'accueil, de l'hospitalité...

Et voilà que je viens de voir le film Intouchables. Pour moi qui me demandais si je faisais bien de continuer à visiter P. de façon aussi assidue, alors que je vais quitter Poitiers et la laisser donc sans nos rencontres régulières (créant ainsi un vide), le film m'a apporté la réponse que j'attendais. Intouchables a un énorme succès, et mérité, je trouve. Ce n'est certes pas un chef d’œuvre, mais un film étonnamment bien fait, bien structuré, extraordinairement bien joué (Omar Sy est fabuleux dans la démesure, et François Cluzet, dans la retenue, j'espère qu'ils obtiendront tous deux un césar), et qui nous en apprend long sur la nature humaine. Et sur un thème hyper casse-gueule : le handicap.
 

Intouchables raconte l'histoire de Philippe, un tétraplégique richissime (on m'objectera qu'évidemment, c'est plus facile de présenter un handicapé qui a plein d'argent, qui peut se payer des masseurs, des domestiques, des secrétaires, des anges gardiens en somme) chez qui les assistants de vie ne durent pas plus d'une semaine. Voici qu'il recrute quelqu'un de hautement improbable, Driss, une espèce de rustre mal dégrossi, sorti de sa banlieue (et accessoirement de prison), noir de surcroît ; en effet, lors de l'entretien de recrutement, Philippe a décelé en Driss la graine d'humanité qu'il recherche désespérément, quelqu'un de dénué de compassion et surtout de pitié (il ne la supporte plus) : comment vont-ils s'apprivoiser, ces deux-là, que tout oppose (Philippe, l'intellectuel raffiné, cultivé, calme et posé, pour qui les livres sont d'un grand secours, ainsi que la musique classique ; Driss, lui, a la culture de banlieue, toujours des écouteurs dans les oreilles, prêt à danser ou à s'agiter, à s'amuser), c'est ce que le film va nous apprendre. Philippe voit bien ce qui cloche chez la plupart des assistants de vie habituels : à l'instar du personnage de Mark Aldanov, dans La clef, il est "sceptique quant aux promesses que les gens n'avaient pas intérêt à tenir". Or, quelles promesses peuvent apporter ceux qui viennent l'aider seulement par intérêt financier ? Driss a un intérêt supérieur qui le fait marcher : pour la première fois, on lui fait confiance, on le rend responsable de quelqu'un d'autre, de quelqu'un qui va dépendre de lui pour tout (manger, respirer, se promener, rire), avec qui il pourra aborder toutes les conversations, même le thème ô combien épineux de la sexualité. En quelque sorte, en prenant en charge le handicap physique de Philippe, et, disons le mot, en l'aimant tout simplement, Driss va surmonter son handicap social.

Je repense aux propos de Jean-Louis Bory (en voilà un aussi qui nous manque) que j'extrais du livre magnifique de Daniel Garcia, C'était Bory (livre qui vient de paraître, accompagné de deux disques de documents INA : des extraits du Masque et la plume de la grande époque, années 60-70, et la radioscopie de Jacques Chancel consacrée à Bory) : "C'est être aimé que je veux. Peut-être serai-je respecté de surcroît ? Tout revient à cela, au bout du compte. La seule règle d'or de l'enseignement, c'est l'amour. Si vous aimez les enfants, vous serez un bon professeur [...] La vocation, le don, c'est cet amour. Cet amour qui vous pousse, pour votre plus grande joie, à payer sans cesse de votre personne, à distribuer votre richesse la plus intime, votre pensée, votre foi. Ça non, ça n'est pas un métier comme les autres". Voilà, le mot est dit. Driss se donne, il s'engage, il paye de sa personne, toujours avec humour, sans aucune condescendance, sans pitié, sans bonnes intentions (lire à ce sujet dans Et si l'amour durait, d'Alain Finkielkraut, le chapitre sur Les Bonnes intentions, le livre d'Ingmar Bergman), il se contente de vivre, d'observer, d'agir, d'être lui-même, et en retour, que voit-il ? Philippe heureux, et qui s'épanouit autant qu'il est possible quand on n'a que la tête qui bouge. Et qui espère même peut-être un nouvel amour.

D'une certaine manière, Driss découvre dans la vie, grâce à ce miraculeux emploi d'assistant de vie, ce que d'autres découvrent dans les livres : "cette possibilité miraculeuse de sortir de la petite vie, celle qu'on nous impose, et de se trouver tout d'un coup dans des mondes qu'on n'imaginait pas, où on se trouve bien, où on se trouve mal, mais on se trouve ailleurs. C'est toujours un monde beaucoup plus intéressant que le sien propre" (Maurice Nadeau, Le chemin de la vie : entretiens avec Laure Adler). Et c'est un monde sur lequel il imprime sa marque.

Driss réalise sans le savoir ce que propose l'Évangile de Matthieu (25, 35-36) : "Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir". Alors, un conte de fées ? Chiche que le monde irait mieux si nous faisions comme Driss !

jeudi 13 octobre 2011

13 octobre 2011 : actualité de l'opéra et de la tragédie

L'argent a remplacé toutes les valeurs. Je pense qu'on devrait le supprimer, ainsi que les banques. Avez-vous remarqué que lorsque les choses sont gratuites, les gens ne prennent que ce dont ils ont besoin ?
(Manoel de Oliveira, Libération, mercredi 12/10/2011)


Je viens de revoir Faust à l'Opéra Bastille, après l'avoir vu à l'opéra de Tours en avril, au cinéma en septembre (production de l'opéra de Londres)et de regarder lundi dernier la retransmission télévisuelle de ce que j'avais vu à l'Opéra Bastille. Voilà qui fait beaucoup en peu de temps. C'est que je trouve cet opéra étonnamment moderne, non dans sa musique, évidemment (mais j'en aime beaucoup les mélodies), ni dans son fatras religieux, mais dans plusieurs de ses thématiques. 
Détails sur le produitUne des versions dvd, que j'ai 
 
Et d'abord celle de l'argent tout-puissant : Le veau d'or est toujours debout, chante le diable, Méphistophélès. Et il ajoute dans sa célèbre ronde : On encense Sa puissance / D'un bout du monde à l'autre bout ! / Pour fêter l'infâme idole, / Rois et peuples confondus, / Au bruit sombre des écus / Dansent une ronde folle / Autour de son piédestal ! Qui ne voit aujourd'hui avec la mondialisation, le règne de la finance et des tout-puissants traders, l'humanité toute entière prosternée devant le veau d'or ! Les salaires sont devenus dérisoires (10 à 20 %, au moins, de la population française vit ou plutôt survit avec moins de 500 € par mois, ce qui paraît encore trop à nos tartufes de la finance et du FMI), et chacun rêve forcément de gagner au loto, à l'euromillion et aux autres jeux qui engloutissent des enjeux fabuleux pour un gain espéré et improbable (un gagnant du gros lot pour des millions de joueurs !). Mais ne vit-on pas d'espoir ? Je lis pourtant chez Balzac : "Que reste-t-il d‘une possession matérielle : une idée" (La peau de chagrin). Rien de plus vrai de mon point de vue, et d'ailleurs, une fois mort, il n'en reste rien. Et Manoel de Oliveira, le cinéaste portugais, qui fait encore des films (à 102 ans!!!) n'a-t-il pas raison de dire que la gratuité nous révèle l'essentiel (ce dont nous avons réellement besoin) : l'amitié et l'amour (ne pas confondre avec la frénésie sexuelle à la DSK), l'hospitalité, la contemplation, la beauté, les arts, la bonté aussi... Et le diable a bien raison de chanter la ronde du veau d'or, puisqu'il réussit à piéger Marguerite avec des bijoux (voir le célèbre air Ah je ris de me voir si belle en ce miroir, immortalisé par la Castafiore dans les aventures de Tintin), préférés finalement au simple bouquet de fleurs de Siebel, l'amoureux transi.
Mais la deuxième thématique de l'opéra est celle de l'éternelle jeunesse. Car que veut Faust, le vieux savant perdu dans les livres et qui a passé toute sa vie dans les bibliothèques et les laboratoires, sans vivre réellement, et qui découvre à la fin de sa vie le néant : Rien ? Plus que l'argent, qui n'est qu'un moyen, c'est la jeunesse qu'il recherche. Voici ce qu'il répond à Méphistophélès, qui lui propose successivement l'argent, la gloire et la puissance : Non ! je veux un trésor / Qui les contient tous !... / je veux la jeunesse ! / À moi les plaisirs, / Les jeunes maîtresses ! / À moi leurs caresses ! / À moi leurs désirs ! / À moi l'énergie / Des instincts puissants, / Et la folle orgie / Du cœur et des sens ! Ne dirait-on pas le nouveau, et bien stérile, credo du monde actuel ? Cette folie qui nous fait oublier la simplicité de la vie, l'acceptation du vieillissement (chaque fois que je dis : « je suis vieux », on me regarde avec effarement, j'ai dit un gros mot), qu'on admet si peu qu'on parque nos anciens dans des maisons ad hoc.
Pourtant, et je le dis sans aucune amertume, chaque fois que je me regarde dans le miroir, le torse nu ou plus dénudé encore, au sortir de la douche, je vois très clairement ce que Raymond Quenean avait écrit dans la fameuse chanson Si tu t'imagines : Très sournois s'approchent / La ride véloce / La pesante graisse / Le menton triplé / Le muscle avachi. Je n'ai certes pas encore tout ça, mais ça commence à venir. Au point que franchement je comprends tout à fait certains héros de romans : "Une fille pareille n’aurait jamais posé les yeux sur moi, pas même en des temps meilleurs" (Gianrico Carofiglio, Les raisons du doute). Oui, on ne se retourne plus sur moi dans la rue (en admettant qu'autrefois ce fut le cas, ai-je vraiment connu des temps meilleurs de ce point de vue ? Je ne m'en suis guère soucié !). Je n'en éprouve aucune tristesse, je regarde moi-même les gens, j'essaie de deviner la beauté de leur âme (attention, je sais aussi qu'il y a des méchants, je ne suis pas totalement innocent), et je sais que l'âme transcende les laideurs supposées du corps. Sinon, les difformes, les contrefaits, les disgraciés, les "Rigoletto" (pour reprendre un héros d'opéra), les misérables, les repoussoirs n'auraient jamais droit à l'amitié ou à l'amour !
Dans la tragédie D'Euripide, Alceste, j'ai été frappé par ces paroles prononcées après sa mort par Admète, son époux, à l'intention de sa femme Alceste : "Sois sans crainte aucune. Puisque, vivante, tu as été ma femme, morte, tu resteras ma femme. Seule au monde tu auras porté ce nom. Jamais une autre [...] ne m'appellera son mari. Noble et belle, laquelle te vaudrait ? Les enfants que tu m'as donnés contenteront mon cœur. [...] Et je porterai ton deuil, non pas un an, mais jusqu'au dernier de mes jours. Tu seras ma seule pensée, l'unique objet de ma tendresse [...] Les fêtes et les danses, je n'en veux plus. Ni les joyeux compagnons, ni la gaieté du vin, ni les bouquets et les chansons qui remplissaient la maison. [...] De ton beau corps, je veux sculpter l'image. Je le mettrai dans ma chambre. Elle visitera mes songes. Je croirai l'étreindre encore. [...] Ah ! si j'avais la voix d'Orphée, je voudrais descendre aux Enfers [...] ni le chien de Pluton, ni le noir nocher des âmes avec sa rame ne m'empêcheraient de te ramener à la lumière. Du moins attends-moi là-bas. Prépare la demeure où nous habiterons ensemble, quand je te rejoindrai. [...] Ainsi nous serons couchés côte à côte et la mort ne me séparera pas de toi..."
Un beau programme, non ! J'essaie de l'appliquer, à ma manière...