dimanche 31 janvier 2010

31 janvier 2010 : impressions maritimes




tu rassembles lentement
des fragments de lenteur
(Stéphane Despaties, Ce qu’il reste de nous)


                 Une journée de mer déjà.

         C’est long de conjuguer ainsi le temps sur cette île d‘oubli qu‘est un navire. Le jour hier était jaune, étonnamment lumineux (et je m’attendais à toute autre chose sur la Manche, les clichés de grisaille ont la vie dure !). Le ciel en quelque sorte a fait escale lui aussi et soulevé les nuages, comme si ça venait des lointains, et pas une seconde je ne me suis ennuyé, un peu gêné en fin d’après-midi par le tangage et sans doute, l’estomac vide ; je me suis alors étendu en attendant le repas du soir.


              La vie à bord est lente, impalpable, presque nonchalante. Un bateau, ça bouge sans cesse pourtant, mais le temps y est immuable, avec seulement le soleil qui poursuit sa course dans le ciel et qui définit le passage des heures. Et puis la nuit, avec mes réveils à quatre heures du matin, cette fois-ci parce que soudain il y avait un fort roulis, et la sensation de rouler d’un côté à l’autre du lit m’a fait comprendre la raison des bords élevés qui empêchent de tomber quand la mer est plus forte. Pourtant, je me suis bien rendormi jusqu’à sept heures.

          Maintenant, le cargo est à l’arrêt à Montoir, où doivent embarquer d’autres conteneurs et deux autres passagers, ainsi que le nouveau commandant.

                Déjà deux nuits. C’est lors de la première que soudain, j’ai senti que le bateau était parti, ce que j’ai vérifié en soulevant le rideau de mon sabord (car on m’avait enjoint de le tirer pour éviter que les lumières des cabines ne gênent la visibilité des navigants). J’ai fait des rêves étincelants et vérifié le mot d’Henry Bauchau : "L’esprit rejoint la nuit sa demeure première." La deuxième nuit (c‘est-à-dire celle qui vient de se passer), je me suis couché très tôt, de peur d’être incommodé par les roulements des vagues, nous venions de franchir le contournement du Finistère, et le mer était de loin plus forte que la Manche. Mais avant, je suis allé admirer la lune qui coiffait l’échancrure des nuages (je n’ai pas réussi à en tirer une photo). Et dès neuf heures et demi, après avoir lu deux chapitres supplémentaires de La Chartreuse de Parme (que je laisserai à la bibliothèque du bord, pour rehausser un peu son niveau) et frémi des malheurs de la Sanseverina et du bonheur de Fabrice enfermé dans la prison de la Tour Farnèse, et qui pourtant n’a jamais été aussi heureux de sa vie, car il y découvre enfin l’amour, lui qui croyait avoir le cœur sec, j’ai pu "rêver de cet instant / qui fait que l’on glisse / au bout de notre passé" (Stéphane Despaties, Ce qu’il reste de nous).
 Détails sur le produit

                Oui, car il y avait quarante-neuf ans que je n’avais pas lu ce livre, qui m’avait enthousiasmé, comme le film avec Gérard Philipe et Maria Casarès vu à la même époque. C’est le roman de la "chasse au bonheur", et tous les personnages (Fabrice Del Dongo, La Sanseverina, le comte Mosca, Clélia Conti), chacun à leur manière, recherchent, éprouvent l’amour, s’en réjouissent ou en souffrent, et parfois inconsciemment. Livre parfait pour un voyage où "Du fond d’un trou de mémoire / Je regarde passer le ciel" (Serge Wellens, Il m’arrive d’oublier que je perds la mémoire).

             Maintenant que je suis de nouveau à quai, sans les soubresauts de la mer ni les vibrations des machineries du navire (heureusement que j’ai mes bouchons auriculaires pour dormir !), une première page s’est achevée. Celle où, dans une relative solitude, j’ai pu comme Michel Baglin, "Trouver passage / jusqu’à soi." Le steward me dit que certains passagers sont intarissables. On verra, et le navire est assez vaste pour échapper aux vains bavardages, avec ses nombreux niveaux, ses coursives (nom des couloirs) labyrinthiques où je me suis déjà perdu, ses ponts, et, de toute façon, la cabine où "Ma tête à moi / les vents y passent "(Emile Verhaeren, Les campagnes hallucinées).

            A table, on voit passer au fond des verres le roulis, à moins que ce ne soit le tangage. Pour ne plus être incommodé, je ne boirai plus de vin, c’est peut-être ce qui m’a un peu troublé l’estomac hier après-midi. Mais le ciel est si bleu : que peut-il m’arriver ? « J’ai l’imagination ; toi, tu as la réalité », écrivait Dostoievski dans Humiliés et offensés). Il se trouve qu’ici j’ai les deux, une imagination décuplée par l’absence de tout, le continent dans le dos, mais la réalité de la nuit comme une voûte, et du jour rayonnant devant un soleil vide, nouveau Christophe Colomb en recherche… De quoi ? Du frisson natal ? De découdre l’éternité… Hum, n’exagérons rien, dévider avec humour le peu de temps qu’il me reste à vivre, c‘est déjà pas si mal… Car, comme le rappelle Stendhal (Vie de Henry Brulard) "J’étais à la montée de la vie, et avec quelle imagination de feu ne me figurais-je pas les plaisirs à venir? … Je suis à la descente."

           La descente sera-t-elle belle ? À moi de la sculpter ! J’essaie d’en prendre le chemin…


vendredi 29 janvier 2010

29 janvier 2010 : sur le cargo



Justifier
Il n'avait plus de goût à ces déplacements inutiles, où se complait l'oisiveté fiévreuse d'aujourd'hui.
(Romain Rolland, Jean-Christophe, La nouvelle journée)

          Et voilà, je me retrouve comme Tintin, embarqué pour l’aventure. Le cargo est immense, très haut. On m’a installé dans ma cabine, qui comprend deux lits jumeaux, un bureau sur lequel j’écris, un fauteuil, un canapé, une armoire, une petite commode, un réfrigérateur, un cabinet de toilette avec douche et WC. Bref, grand confort. Deux sabords (hublots), l’un donnant vers l’avant, d’où assis, j’aperçois les conteneurs les plus élevés, l’autre à bâbord, d’où je verrai la mer plus commodément.

         Dans le couloir, la salle de détente, avec téléviseur, lecteur de DVD, quelques livres (heureusement que je n’ai pas compté sur ceux-là pour survivre, car la majorité sont en langue étrangère, et chez les livres en français, Gérard de Villiers prédomine !) et revues. Des tables, on doit pouvoir jouer aux cartes. On m’a montré la piscine, vide et qui sera remplie d’eau de mer, mais comme elle est à l’extérieur, il faudra attendre les Tropiques, ou du moins des températures plus clémentes, pour en faire usage.

        Je suis au niveau E, ça part de A et ça se termine à F (réservé aux officiers pour la conduite du navire), avec au-dessus en plein air le pont supérieur auquel j’aurai peut-être le droit d’accéder, si je suis sage. Il y a un ascenseur entre les différents niveaux. Un autre passager est attendu, prénommé Jean-Pierre également, ainsi qu’une passagère qui nous rejoindra à l’escale de Monthoir-sur-Loire, près de Saint-Nazaire. J’ai visité aussi le carré des officiers, où je mangerai avec les autres passagers, aux heures indiquées, avec une attention à ne pas oublier le décalage horaire. Sinon, c’est de 6 h 30 à 8 h pour le petit déjeuner (on se lève tôt dans la marine), 12 h et 19 h pour le repas du jour et du soir.

         "Tant que quelqu’un nous parle, mourir est impossible", ai-je relevé chez Christian Bobin. Nous allons voir si ça se vérifie sur ce cargo où pour l’instant, je n’ai parlé qu’à deux ou trois hommes dont je ne sais pas encore la fonction précise, l’un toutefois était l’officier de quart.



         Mais hier, pour ma dernière journée à Paris, je suis allé au cinéma revoir Le faucon maltais (copie neuve) et je suis tombé sur un couple de soixante-dix-huit ans, dont l’homme a fait toute sa carrière chez Gallimard, où il a bien connu Marcel Duhamel, le patron de la
Série noire. On a pris un pot en sortant, échangé nos adresses, je suis invité à un prochain passage à Paris. Comme quoi j’ai parlé, j’ai osé parler. Faut dire que la salle était en effervescence. Un spectateur ayant dit, comme il restait dix minutes avant la projection du film, « si j’avais su, j’aurais acheté Le Monde », un autre s’est récrié : « Comment, vous lisez encore ce torchon, pourquoi pas Le Figaro ? » Et tout le monde (on était une quinzaine) de dire que oui, Le Monde n’est décidément plus ce qu’il était, que parfois il est proche de TF1. Est-ce lui qui a vieilli, ou bien nous ? Les deux sans doute, mais chacun s’accordait à penser que Beuve-Méry (le fondateur du Monde) devait se retourner dans sa tombe. Puis chacun est tombé à bras raccourcis sur Napoléon IV, vous voyez de qui je veux parler… Et le film nous a enchantés et réconciliés : c‘est quand même autre chose de les voir sur grand écran, ces classiques ! Quel dommage que Poitiers ne procure pas, ou rarement, ces possibilités de revoir des films anciens ! Et ensuite, conversation passionnante avec mes deux anciens, Bernard et Françoise, parents de sept enfants. Je les ai quittés à regret.

         Ciel gris sur Le Havre, que je n’ai fait qu’entr’apercevoir entre la gare et le quai, à travers les vitres du taxi. Et du train, rien vu, brouillard et brumes… Là, devant moi, la grue qui dépose des conteneurs. Y a encore de la place juste devant chez moi, enfin à dix ou vingt mètres tout de même. Je vais essayer de faire des photos. Je ne sais pas à quelle heure on partira, de nuit probablement.

        Qu’est-ce qu’il m’a pris de faire ce voyage, d’embarquer sur la prison maritime ? En dehors de la promesse faite à Claire, le goût de l’inconnu sans doute, de faire une autre expérience peut-être, comme dit Christian Bobin, de "m’éloigner assez de moi pour qu’enfin quelque chose m’arrive ?" Ou pour dire comme Cocteau : "Je veux marcher libre entre les bras ouverts du monde, au-dessus / des muettes sirènes du vertige." C’est à dix-huit ans que j’aurais dû me lancer dans ce genre d’aventure, et peut-être que le cours de ma vie en aurait été changé. Là, ça ressemble quand même quelque peu à du réchauffé.

        Pourtant je voudrais retrouver l’esprit du Cantique des cantiques : "Avant le souffle du matin / avant la fuite des ombres", et peut-être ce voyage m’y aidera. Que le temps me touchera, que mon cœur gardera non seulement les roses, mais les épines, afin de me piquer au silence, au dépouillement, à l‘infini, et de pouvoir vérifier le mot de Romain Rolland : "moins j‘ai et plus je suis."

        Je ne sais pas si j’ajouterai quelque chose avant la Guadeloupe. Peut-être à Monthoir, où ma clé 3G devrait encore marcher. Et après un jour de navigation, je saurai si je tiens le coup !

jeudi 28 janvier 2010

28 janvier 2010 : l'homme de trop


« Ici même que suis-je autre chose que le terzo incomodo (cette belle langue italienne est toute faite pour l’amour) ! Terzo incomodo (un tiers présent qui incommode) ! Quelle douleur pour un homme d’esprit de sentir qu’on joue ce rôle exécrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se lever et de s’en aller ! »
(Stendhal, La Chartreuse de Parme)


Voici l’homme. L’homme de trop. Le terzo incomodo de Stendhal.

Dès l’enfance, il surgit de nulle part, loin de la face du père, pas sûr d’être le fils en tout cas (comme Jésus, comme Œdipe, comme Hamlet !), picorant des miettes de temps qu’il a l’impression de voler aux autres, les vrais enfants. Incertain de son sexe même, appréciant la douceur des filles et rebuté par la brutalité des garçons.

Frère, il se pousse à l’être, vogue dans l’entre-deux, n’étant pas l’aîné ni le cadet, se sentant un manque à combler en somme. Et il va tout faire pour être quand même accepté, quoique se sachant en trop. Pas assez fille pour ses sœurs, pas assez garçon pour ses frères…

Camarade, il rêve de toutes sortes de révolutions, admire le Che pour la vie extérieure comme il adhère à Jésus pour la vie intérieure, souhaite la dilatation du soi dans une entité plus vaste, groupe, chapelle, ligue. Mais tout lui échappe, rien à faire, il est de trop, il ne peut accepter les idées toutes faites, les dogmes, les votes obligés, les chefs, il veut pouvoir aller de son côté, émettre des opinions personnelles, loin des béni-oui-oui de la politique ou de la religion. Dans le groupe, sans être rejeté, il se met à l’écart peu à peu. Il devient à lui seul parti, église, secte… En trop bien sûr.

Ami, il a le bec très fin, il ne laisse filer de lui qu’un faible goutte-à-goutte, se rétracte, ne se laisse pas atteindre, aussi mal à l’aise avec les hommes qu’avec les femmes. Jamais il n’arrive à tisser un lien d’un seul tenant, quelque chose de solide, d’indéfectible. Il n’aime pas les fêtes grandioses, il a trop besoin de l’amitié de ce qui l’entoure, il préfère la solitude à deux, car déjà à trois, il se sent de trop. Et souvent il l’est même à deux ! Il déçoit, il se déçoit. Il est à côté, il est vraiment de trop.

Amant, plus encore qu’ailleurs, il est une pièce rapportée d’une comédie qui lui échappe ou d’un drame qui semble ne pas le concerner. Il a tellement conscience de la médiocrité de tout cela, l’éros n’est pas pour lui (il pense comme le Swann de Proust, "l’acte de la possession physique - ou d’ailleurs l’on ne possède rien"), il y voit le triomphe de la pantalonnade ou du vaudeville à deux sous. Dans un couple, on est deux, mais il a parfois l’impression qu’il y en a un de trop, qu‘il est le surplus qu'on exhibe, le mensonge qui sort du puits. Et quand il voit sourdre la jalousie, il pointe davantage encore sa différence ou son indifférence.

Mari, père, il se soumet à endosser les rôles, les joue plutôt bien, consent enfin à s’y mettre en lumière, à ne pas trop hanter l’absence, à sortir des écarts et des ornières. Mais il sait qu’il est de trop, prend l‘habitude, toujours comme Swann, "de se réfugier dans des pensées sans importance qui lui permettaient de laisser de côté le fond des choses." Et de savoir qu’un jour, on n’aura plus besoin de lui.

Même seul, livré à lui-même, il se trouve de trop, engoncé dans un corps qui lui semble étranger, qu’au fond il n’aime pas, défait en quelque sorte, lui qui aurait voulu être un bel athlète, proche de ces sculptures antiques ou de la Renaissance qu’il admire. Dans l’hiver - et il a désormais atteint l‘hiver de sa vie, il se sent suspendu entre deux saisons, comme s’il n’était qu’un intervalle.

Quand petit Poucet rêveur, il déambule dans les rues, il cherche bien à semer quelques petits cailloux blancs derrière lui, mais comme personne ne suit sa trace, il a l’impression d’être un habitant surnuméraire, l’homme invisible du trottoir, chasseur de sa propre nuit. Aussi quand parfois, on l’interpelle, ça l’effare. Au sortir du théâtre, que lui veut cette jeune, très jeune femme, qui le hèle à plusieurs reprises, l’obligeant à se retourner ? Ou bien cet homme au regard aiguisé qui le foudroie ? Que cherchent-t-ils ? Est-il un de ces pigeons à plumer ? Le prend-on pour un autre ? « Mais je ne vous connais pas ! », lâche-t-il dans un gémissement avant de filer de peur de les avoir offensés.

Maintenant que le temps lui file entre les doigts, il a encore plus conscience d’être l’homme de trop. Celui qui ne trouve pas sa place, qui n’en a jamais eu une et n’en aura jamais. Qui passe à côté de la vie. Et qui parfois, de guerre lasse, s’abandonne, tels ceux dont parle Proust "qui, après s’être acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde extérieur ou de l’immortalité de l’âme, accordent la détente d’un acte de foi à leur cerveau lassé." Ou bien il tombe sur ce passage de Didier Eribon, dans Sur cet instant fragile… Carnets, janvier-août 2004
: "L’enfer c‘est Autrui, le regard d‘Autrui qui constitue chaque individu en objet et lui donne une signification de l‘extérieur de lui-même et à laquelle il ne peut échapper."


Et il comprend qu'il n'est pas tout seul, que, peut-être, chacun de nous est de trop !